Cercle Psychanalytique de Paris

 

Le langage jouissif des états modifiés de la conscience immédiate

Un article de la psychanalyste Alexandra Arcé, spécialiste de l’EMI (voir son livre « Expérience de mort imminente » (Ed. Le Temps Présent)

Tôt le matin, nombreux sont-ils à se précipiter, délestant leurs rêves sans vergogne, oubliant leur nature d’être-rêveur. C’est à ce moment-là que je m’endors le mieux, pensant à l’agitation que j’évite. Je suis sereine comme une enfant sans nom qui poserait un regard bienveillant sur les enfants baptisés au fer rouge par ce monde, contraints par lui de se dévouer à son bon fonctionnement, au moins à certaines heures de la journée.

Alors que je plonge, un crépitement se fait entendre, des parasites sur une ligne. Pourtant, aucun appareil électronique ne se trouve à l’étage et mon conjoint semble ne rien entendre. Je connais ce bruit, c’est le bruit que faisait la radio lorsque ma grand-mère, au petit-déjeuner, cherchait un programme qui accompagnerait les tartines. Les voix et les musiques se mélangent comme au temps du chaos primordial jusqu’à ce que le geste de la main réduise l’onde à sa ponctualité. On découvre alors les promotions du jour à Mammouth et autres informations contractuelles idéales pour accompagner le partage commensal des tartines.

Ce matin, l’onde peine à se réduire à la dimension du point. Un bruit de fond digne de la soupe primitive grésille à mes oreilles. Une musique se déploie au loin. Au lieu de musique, je devrais parler de pulsation musicale. La musique n’est pas que mélodie, le rythme a parfois lui aussi des intonations différentes qui emplissent et font vibrer la cage thoracique. Au-dessus de cette pulsation musicale s’égrène bientôt une voix masculine grave et sans âge qui se met à psalmodier dans une langue inconnue. J’entends une cérémonie rituelle venue d’un autre monde. A quel acte sacrificatoire m’intronise-t-on ? La musique emplit la pièce mais mon conjoint dort toujours. Rien n’interrompt cette litanie et c’est la vieille frousse qui rapplique. La lumière du jour à travers le volet et le rideau me rappelle que pour ceux qui se trouvent à l’extérieur, rien de ce que je vis n’existe. Cette musique semble venir de nulle part. Ni de ma tête, comme lorsque je repense à la journée qui vient de se dérouler ou que j’essaie de me souvenir de la recette de la pâte à crêpes, ni de dehors, comme lorsque la fonction de contact est activée. Pas de ma tête, j’en suis certaine, car d’où tiendrais-je ce langage extraordinaire qui s’égrène de manière fluide sans que j’aie besoin de faire le moindre effort, moi qui suis à peine capable d’inventer une histoire avec les mots que j’utilise depuis des années ?

La frousse continuait de grimper, je devais réagir. J’ai tourné la tête d’un coup brusque et comme lorsqu’on replie l’antenne d’une radio, le spectacle s’est arrêté.

Peut-on être possédé par des esprits venant d’une autre dimension ? Alors que le spiritisme était l’activité à la mode du moment, Carl Gustav Jung organisait ses premiers cercles spirites. Dès la première séance, il s’exclama : « Nous avons parmi nous un médium de talent. »[1] Il s’agissait d’une de ses jeunes cousines, Helly Preiswerk, qui devint bientôt le point de mire de ces cercles spirites. C’est à travers elle que nombre de leurs ancêtres viendraient successivement s’exprimer, annonçant parfois des prophéties qui ne rataient jamais leur cible. Pour entretenir la passion de Helly pour le spiritisme, Jung lui donnait de nombreux ouvrages. Celui qui le marqua le plus, et qui fit également forte impression sur sa cousine, fut celui de Justinius Kerner, « La voyante de Prévorst ». Kerner se livrait à une étude approfondie d’une jeune voyante en des termes qui encouragèrent l’angle d’attaque que fut celui de Jung dans ses écrits ultérieurs. Jung recommanda cette lecture avec une certaine autorité à sa cousine afin qu’elle se prépare à des « transes médiumniques plus adultes »[2]. On raconte que Helly lut ce livre plusieurs fois malgré son peu d’intérêt pour la chose écrite et, quelques mois plus tard, elle fut à nouveau conviée aux cercles spirites de son cousin. Désireux d’étudier le phénomène d’une manière jugée scientifique, Jung n’hésitait pas à convier des condisciples étudiants en médecine au spectacle. Ce qui devait arriver ne tarda pas à se produire. L’esprit d’Ivénès s’installa pour diriger les transes de Helly. Elle se prétendait être la voyante de Prévorst mais aussi « une femme du quinzième siècle, brûlée […] comme sorcière, une chrétienne martyrisée à Rome sous le règne de Néron, et une concubine du roi David »[3]. Elle raconta ensuite avoir visité Mars, décrivant leur civilisation avec précision. Ce fut un immense désenchantement pour Jung de comprendre que sa cousine fabriquait ses histoires à partir des matériaux qu’elle avait lus ou entendus. Il venait de démasquer le phénomène cryptomnésique qui s’était dissimulé pendant des années derrière la manifestation supposée d’esprits d’outre-tombe. La cryptomnésie est un phénomène paradoxal : il faut avoir été fortement impressionné par un matériau puis l’avoir totalement oublié pour pouvoir s’en faire à nouveau le créateur. Pour Jung, ce phénomène dénotait d’une mauvaise relation à l’inconscient. « Alors que Freud envisageait les produits de l’inconscient comme des hiéroglyphes à déchiffrer, Jung y vit toujours le point de départ d’un dialogue »[4]. Si les esprits n’existaient pas en tant que tels, ils existaient tout du moins en tant que « complexes » évoluant dans le vaste univers de l’inconscient. La différence entre ces deux conceptions de l’inconscient est-elle infranchissable ? Freud semble considérer que l’inconscient nous entraîne dans un mouvement centripète alors que pour Jung, l’inconscient nécessite l’effort d’un mouvement centrifuge pour se laisser caresser du bout des doigts. Toutefois, décrypter un hiéroglyphe, c’est donner la parole à un complexe, et la sécularisation du principe ne s’installe qu’à partir du moment où l’on veut faire d’un lien personnel avec son inconscient une figure généralisable à tous. L’inconscient ne se trouve ni en-dedans, ni en-dehors, et l’espace de son déploiement se moque de notre espace à dimensions humaines.

J’ai souvent été surprise de faire des rêves d’une saveur mortellement terne : comme la plupart des jours, je prenais un livre et je commençais à lire. Le champ de vision de mon rêve se réduisait à une page pleine de caractères que je commençais à lire mais bientôt, les phrases se dérobaient sous mes yeux. J’étais en face d’une page blanche qui se remplissait avec le mouvement de mes yeux : la lecture devenait écriture instantanée. Je lisais comme au premier jour, avec la saveur d’un monde qui se crée en même temps que je l’énonce et qu’il s’écrit. La parole devenait intarissable et ne s’arrêtait jamais, comme une lecture frénétique se combinant à la folie qui s’empare du créateur lorsqu’il prend conscience que tout coule à flot et sans obstacle. Les mots abondaient, eux qui tendaient pourtant à se raréfier de plus en plus dans le monde des choses qu’il faut seulement nommer. La parole réjouissante qui permet de planer au-dessus de la réalité n’existe que rarement dans la vie quotidienne. Mais dans le rêve, un jaillissement qui surgit de nulle part, pareil à une extase. S’il m’arrive d’écrire aussi lorsque je ne dors pas, rien de comparable avec ce rêve. Ce qui est souvent laborieux devient évidence, ce qui est déception devient réjouissance. Je finis d’ailleurs bien vite par comprendre que je rêvais et le doute venant à s’insinuer, la faconde se tarit, laissant le livre disparaître et les paroles se perdre.

« Un inconnu voudrait savoir si je vois toujours X. – Je lui réponds que non, je détaille les raisons de mon éloignement avec une précision telle que, réveillé, je m’interroge comment dans un rêve on peut exposer si rigoureusement une situation alors que tout le reste plonge dans le pêle-mêle, le grotesque et l’anarchie du sommeil. » (Emil Cioran dans Ecartèlement)

L’enfant apprend-il vraiment à parler au fil des années ou ne fait-il que perdre un certain privilège de lien qui le retenait vers la source ? Le langage commun lui permet, par un mouvement de feed-back, de reconnaître des expériences, d’en préciser l’énonciation et de la comparer au sein d’une communauté de congénères capables de vivre des phénomènes semblables avec les mêmes organes sensitifs. C’est aussi ce mouvement de feed-back qui l’empêche de revenir complètement à la source. Le psychotique semble quant à lui bénéficier d’une relation plus personnelle à l’inconscient mais étant « une parole qui a renoncé à se faire reconnaître, […] la formation d’un délire qui […] objective le sujet dans un langage sans dialectique »[5], il est parlé plus qu’il ne parle et d’interlocuteur privilégié avec l’inconscient, il se laisse seulement être le message enregistré d’une boîte de messagerie pleine.

Une légende folklorique transmet l’idée que le bébé destiné à venir au monde possède un savoir d’une profondeur qu’il ne connaîtra plus jamais au cours de cette vie. La fossette que nous avons au-dessus de la lèvre supérieure, le philtrum, aussi appelée « empreinte de l’ange », serait la signature de l’ange qui vient poser son doigt sur la bouche de chaque fœtus avant sa naissance, pour lui imposer de se taire et de se délester de tout ce qu’il sait avant de venir au monde. « Les symboles enveloppent […] la vie de l’homme d’un réseau si total qu’ils conjoignent avant qu’il ne vint au monde ceux qui vont l’engendrer, […] qu’ils apportent à sa naissance avec le don des astres, sinon avec le don des fées, le dessin de sa destinée, qu’ils donnent les mots qui le feront fidèle ou renégat, la loi des actes qui le suivront jusque-là où il n’est pas encore et au-delà de sa mort même »[6]. Si la parole déserte l’être avant sa naissance, la structure semble toutefois demeurer, squelette destiné à accueillir la chair vivante des mots.

« L’inconscient est structuré comme un langage », disait Lacan. Si les états modifiés de conscience permettent de nous approcher d’un langage qui jaillit de la source comme un torrent, d’un langage qui ne ressemble à rien sinon qu’il est structure sur laquelle s’énoncent les choses et s’établissent les relations, ils constituent peut-être la pierre de Rosette de la relation à notre inconscient. Bienheureux ceux qui espèrent ne jamais toucher à leur but car ce n’est avec aucune bonne volonté que l’on peut sciemment décider de se plonger dans un état de conscience modifié qui aurait pour terme l’efficacité de la recherche scientifique. Un état de conscience modifié qui exprimerait la pleine potentialité jouissive d’un langage dont les barrières ont cédé n’est qu’un nouveau paradoxe quantique de plus.

 

« L’apprentissage est comme un dessin dans l’eau,

La contemplation comme un dessin sur un mur,

La méditation comme un dessin dans la pierre. »

(Godrakpa Sönam Gyaltsen)

 

Les extraterrestres ne sont jamais revenus me contacter mais chaque jour, au réveil, j’ai l’espoir de capter les signaux de leurs cérémonies qui s’énoncent, comme les nôtres, sur une structure faite de paroles que modulent des intonations sur un rythme scandé par la respiration. Je ne les interromprais pas, et je n’essaierai pas même de les comprendre. Je fermerai les yeux et je me laisserai guider par eux jusqu’à ce que le chemin se referme sur lui-même.

 

[1] ZUMSTEIN-PREISWERK, C. G. Jungs Medium, page 53.

[2] NOLL Richard, Jung « Le Christ aryen”, page 46.

[3] Ibid, page 51.

[4] Ibid, page 53.

[5] LACAN Jacques, Ecrits, « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », page 280

[6] Ibid, page 279

 

Article écrit par la psychanalyste Alexandra Arcé.


Voir aussi


Commentaires

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*