Cercle Psychanalytique de Paris

 

Le désir sexuel est un troisième cerveau

Nous avons longtemps cru que nous n’avions qu’un cerveau, celui qui se trouve dans notre boîte crânienne. Mais depuis peu, on considère que le ventre est un deuxième cerveau. Il contiendrait autant de neurones et d’axones que le premier. Il est « Le charme discret de l’intestin » (Acte Sud). Ce faisant, et pour en rajouter, certains psychanalystes, dont nous faisons partie, considèrent que le désir sexuel fait fonction d’un troisième cerveau, même s’il est immatériel comme la parole, c’est « le cerveau freudien » en quelque sorte, c’est-à-dire «la libido ». Ce serait même le cerveau réel, celui de l’inconscient qui animerait et programmerait les deux autres. Ainsi, sous l’angle des trois dimensions du système inconscient : Le Réel, l’Imaginaire et le Symbolique, le« cerveau imaginaire » correspondrait au ventre, le cerveau des fonctions cognitives, celui du crâne, serait « le cerveau symbolique ». Le «cerveau réel », celui qui anime l’univers depuis toujours, serait le désir sexuel. Même si l’on peut distinguer la douleur de la souffrance (la douleur concerne le corps, la souffrance l’esprit), dans les deux cas « le meilleur anti-douleur est votre troisième cerveau » car c’est aussi à lui que vous devez — même si vous l’ignorez–  les beautés, les bonheurs et les ravissements de l’esprit précisément quand ils effacent les souffrances, les angoisses et la solitude. Il est vital, avant tout, de comprendre qu’Eros, le désir sexuel, précède toutes choses. Il précède même la parole (Psyché), comme le rapporte Hésiode. Car la parole est d’abord humaine, elle ne devient divine et performative que lorsqu’elle rencontre Eros, et, de plus, grâce à  l’intervention de Zeus (personnification de la jouissance, suprême souveraine des dieux et des hommes), qui la réconcilie avec Aphrodite, la beauté, pour former triangle parfait ou nœud premier : «parole, désir et beauté ». Quand la parole trouve Eros, le reste suit… Mais ces prodiges ne relèvent que du système inconscient. Tout ne commence que par l’inconscient. Ce que Lacan résume par son paradoxal énoncé « Il n’y a pas de rapport sexuel », (« L’Etourdit ») c’est-à-dire dire que nul ne saurait formuler précisément dans la réalité, en quoi consiste le désir sexuel. C’est du réel pur, un  nombre introuvable, l’inconscient.

Paraphrasant la célèbre formule de Démocrite « il n’y a que du vide et des atomes », on peut s’autoriser à penser « Il n’y a que du désir sexuel et des lettres ». (Heinz Wismann et Barbara Cassin ont montré que Démocrite ne disait pas « atomes » mais « lettres »). Préfigurant la topologie, Démocrite enseignait que les lettres se différenciaient par trois traits : la figure, l’ordre et la position.   A, dit-il ne diffère du N que par la figure. AN diffère du NA par l’ordre et Z diffère de N par la position. De plus, si l’on abaisse le trait horizontal du A on obtient un delta. Δ, Si l’on relève le trait du bas du delta, on obtient un N. En combinant les trois traits qui structurent les lettres, en les tordant, les courbant, les croisant, on peut composer toutes les lettres de l’alphabet, et librement  formuler tout ce que notre désir prend la liberté ou la jouissance d’exprimer. Comme disait Jean Cocteau : Toute histoire n’est , après tout, qu’un désordre de l’alphabet.

Si la psychanalyse se résumait à détricoter notre passé pour faire ressortir les faits saillants qui nous ont façonnés, elle ne serait qu’un romantisme ne servant pas à grand-chose. Ce serait oublier que Freud a affirmé que c’était le désir sexuel qui animait nos comportements physiques et mentaux. Lacan, dans son séminaire six « Le Désir et son interprétation », a mis en évidence la singularité exceptionnelle du désir sexuel que l’on se doit de distinguer du besoin et du savoir. Ce séminaire fait pendant à la Traumdeutung de Freud, « L’interprétation des rêves », c’est-à-dire  » le rêve  » et son « interprétation » comme pour le désir. Lacan y montre que l’Œdipe ne représente pas la solution finale du désir sexuel, qu’il n’en est qu’une fonction normative. L’Œdipe est un symptôme pathogène. Mais il ne saurait épuiser le destin du désir, lequel peut se muter par la puissance de la parole en souffrance et en douleur quand elle est refoulée comme en joie, jouissance et satisfaction libératrices quand elle est interprétée. Le séminaire sur le désir et son interprétation se termine même par l’éloge de la perversion. Lacan explique que la perversion est une rébellion salutaire contre les excès des différents conformismes, (le statut de la prostituée mérite d’être repensé). Affirmer qu’il n’y a pas de « bête sexuelle » en nous, c’est la refouler, la dénier et la faire revenir, par retour du refoulé, sous formes d’horribles et douloureux symptômes physiques et mentaux. L’homme judéo-chrétien-musulman, au nom du père, a mis, entre lui et le sexe de multiples formes de totem et de tabou dont seule une analyse sérieuse du désir sexuel peut nous libérer. C’est ce que Lacan figure par le nœud topologique du symptôme, où le rond symptomatique maintient et ordonne les ronds du réel, de l’imaginaire et du symbolique. C’est ce qu’il appelle « le nom du père » qui décide de ce que nous devons faire, comment penser, comment jouir, comment se reproduire. On ne s’en libère que par l’analyse. Il ne s’agit pas  évidemment du père de la réalité mais du père dans le système inconscient. La confusion des  deux constitue nos complexes ordinaires. En confondant le conscient et l’inconscient, on a cru longtemps que le patriarcat, ou « le nom du père » était un invariant anthropologique –ça perdure encore de nos jours– mais, avec le désir sexuel, et son interprétation, mis en évidence par Freud et Lacan, nous sommes pratiquement en phase de sortir de cet « emprise du père », âge de l’angoisse, de la mauvaise conscience et de la violence. Désormais, avec l’analyse du désir sexuel l’attrait de l’avenir ( de l’ « a » -venir) l’emporte sur le poids du passé, le féminin prend le pas sur le viril. Là où s’imposait un ordre immuable, des flux transformationnels repoussent constamment toute limite. C’est que le mot analyse signifie étymologiquement libération. L’analyse du désir sexuel est la voie royale conduisant à la libération du « nom du père » dans le système inconscient. La sexualité de l’homme ou de la femme névrosés, c’est-à-dire qui refoulent l’inconscient, est soit une sexualité restreinte, inhibée, insatisfaite voir même inexistante, soit une sexualité débridée, osant tout, acceptant toutes propositions dans des compulsions soudaines, confuses et empreintes de culpabilité diffuse. Dans les deux cas, il s’agit d’une sexualité imposée, dans le système inconscient, par le « nom du père ». Le sujet peut rêver de viol, de prostitution, de violences diverses, il croit, il fait le pari, il espère qu’en se soumettant, encore une fois, à la loi de « l’homme-père », il trouvera satisfaction. La femme imagine qu’en se soumettant aux désirs de l’homme-père, elle deviendra sa préférée et sera finalement reconnue comme la reine des reines, la meilleure de toutes les femmes soumises. Ces comportements font écho à l’anorexie et à la boulimie qui relèvent du même disfonctionnement. Nietzsche concluait : « Le judéo-christianisme a tenté d’empoisonner Eros. Ça ne l’a pas tué, ça l’a rendu vicieux ». C’est que s’il y a bien, malgré tout, une jouissance du symptôme, la jouissance sans symptômes est incommensurablement plus jouissive, créatrice et satisfaisante que n’importe quel  symptôme.  C’est à quoi conduit  la psychanalyse du désir sexuel ou troisième cerveau. Elle délivre du « nom du père » dans l’inconscient  qui peut être aussi, à une lettre près, « le nom de la mère » (du frère ou de la sœur) confusion naturelle qu’illustre  la variété des cas que nous présentons. C’est que dans le système inconscient, il n’y a que la plasticité de la parole ou du « parlêtre » comme dit Lacan. Ainsi la parole (celle de Psyché ayant épousé Eros) est-elle plus importante que l’écrit, que l’acte, que la possession. Performative, elle décide des valeurs de toutes choses. Elle est le désir sexuel et la liberté, c’est-à-dire le réel de l’inconscient « le cerveau sans cerveau » ou troisième cerveau qui commande les deux autres. C’est le désir sexuel qui produit les modifications hormonales que les neurobiologistes se complaisent à mesurer dans le cerveau cognitif. Ce n’est pas le contraire pour la simple raison que, comme l’a montré Freud, c’est le système inconscient qui précède le corps et l’esprit et que la parole est l’origine sans origine, sinon le désir sexuel, de toutes choses.

La neurobiologie ne cesse de mettre en évidence de nos jours l’importance du désir sexuel. C’est lui qui déclenche dans les veines et les neurones des partenaires sexuels, l’hormone de la jouissance : l’ocytocine. Le désir sexuel qui provoque la masturbation, libère la prolactine qui déclenche la sensation de plaisir. Les souvenirs joyeux de l’enfance et la parole analytique font aussi couler l’ocytocine. L’orgasme est le plus grand libérateur d’ocytocine, dénommée l’hormone de la jouissance ou l’hormone du lien. Il n’y a guère que l’accouchement qui en produit autant. L’orgasme féminin fait appel à des réseaux plus complexes que ceux de l’orgasme masculin.  Il est en quelque sorte plus puissant, plus satisfaisant et plus intelligent. Rien d’étonnant à cela puisque la femme est la seule a posséder le clitoris, l’organe qui n’a qu’une seule et même fonction : la jouissance. Toutes les parties du corps sont jouissives mais elles sont multifonctionnelles, tandis que le clitoris n’a qu’une fonction unique : la jouissance. La formule lacanienne  « y’a de l’un » caractérise le réel de l’orgasme. Le taux d’ocytocine augmente également pendant les comportements de séduction des partenaires. Cependant que le désir sexuel de chacun demeure irréductible à quelque idéal  commun. Il est à chaque fois unique et singulier. Le désir sexuel nous pousse aussi à l’acte du baiser qui produit également de l’ocytocine. On a cru longtemps, par une fausse évidence, que l’échange de salives entre les partenaires devait constituer un dangereux échange de microbes. La neurobiologie a démontré le contraire. Non seulement le baiser produit de l’ocytocine mais il développe chez les deux partenaires les systèmes de défense immunitaire de leur organisme.

De fait, le désir sexuel bien interprété par la parole permet la conquête des douleurs, des souffrances, et des peines, et la suppression pour quiconque des souffrances physiques et mentales.

Le désir sexuel est l’activateur de nos neurones. Ce n’est pas parce qu’on ne comprend pas les mécanismes du désir sexuel qu’on ne peut pas s’y adapter. C’est même cela la parole ou notre capacité d’interprétation, d’où l’importance du « parlêtre » dans l’enseignement lacanien. On sait, par exemple, que la si merveilleuse et si banale formule « je t’aime « , avec ses variations tonales , excite  toujours les filles et les garçons. Mais surtout, elle facilite l’orgasme chez les filles. Du reste, la formule peut se décliner et se métamorphoser en toutes sortes de phrases, sous des tonalités différentes, permettant d’atteindre l’extase en levant les inhibitions qui bloquaient le formidable orgasme  féminin, « le rire de l’univers ». Il en va de même pour l’universelle et éternelle formule : « Qu’est-ce que tu es belle ! » et ses multiples modalités. Il n’est donc pas si difficile d’utiliser les pouvoirs du « parlêtre » pour délivrer le désir sexuel des inhibitions imposées par « le nom du père » (ou, dystorgraphiquement « de la mère »). Les récits du Marquis de Sade et de Sacher-Masoch, même s’ils sont pratiquement irréalisables, seront à jamais et universellement inspirants et libérateurs.

C’est encore le désir sexuel qui produit les phéromones. Les phéromones  (« les fées qui font les ronds des mots et des nœuds »  (pour peu qu’on s’autorise à utiliser la dysorthographie analytique du système inconscient). Les phéromones sont des sortes de voix invisibles et inaudibles pour le système conscient mais qui sont capables de changer le cours d’une vie. Ce sont des molécules imperceptibles par les sensations ordinaires qui pénètrent le corps et l’esprit et qui changent nos comportements, nos interprétations, nos observations, nos appréciations etc. Ce sont les phéromones qui décident de la désirabilité d’une personne. La phéromone d’androstérone par exemple a un effet d’attraction sur les femmes et les homosexuels mais repoussent les hétérosexuels. Elle repousse les mâles et attire les femelles. L’urine en dégage aussi.

Le désir sexuel  génère et anime tous nos neurotransmetteurs : la sérotonine, la dopamine, l’adrénaline. Il les fabrique à partir de du tryptophane qu’il produit dans nos aliments (riz complet, légumineuses  viande, produits laitier et tout spécialement le fromage. Pris le soir, le tryptophane du fromage a un effet phéromonal sur la libido, surtout le vieux fromage, au goût très fort. Le tryptophane du vieux fromage comme celui des fruits de mer produirait pour le moins des rêves érotiques.

Soulignons que la jouissance du désir sexuel a une fonction paradoxale, elle dissout les choses pour produire la satisfaction. Freud la compare à l’acte de manger : on détruit les aliments mais c’est pour engendrer la vie. Comme le savent tous les paysans et comme l’enseigne l’Evangile : «  Si le grain ne meurt, il reste seul, mais s’il meurt, il produit beaucoup de fruits ». Thanatos est au service d’Eros. Le désir sexuel est bienveillant comme le vrai amour, son biface. Hésiode le chantait: « Eros est le plus beau des dieux immortels, celui qui rompt les membres et qui dans la poitrine de tout homme et de tout dieux apaise le cœur et le sage vouloir ». Ainsi la  jouissance du désir sexuel s’accroit et s’épanouit par sa propre extinction. C’est en quelque sorte le nirvana en marche.

Il n’y a pas d’un côté la psychanalyse et de l’autre le désir sexuel. Trop souvent, l’analyse néglige le sexe comme principe moteur  de nos passions et inhibitions. Tout ce qui se passe ne relève pourtant que du désir sexuel. Il engendre la topologie des réseaux de neurones qui animent nos neurotransmetteurs qui se manifestent par nos émotions, nos souvenirs d’enfance, nos pensées et jusqu’à nos envies de faire pipi.

Dans l’acte sexuel, il n’est pas bon de s’identifier. Il importe seulement de savoir se métamorphoser. Pour la bonne entente des deux partenaires, le féminin doit dominer le viril ou savoir se métamorphoser en viril. Ce qui est le privilège et le charme des femmes.

Pour qu’un couple dure, il faut savoir qu’un homme n’est jamais véritablement valorisé par une femme soumise inconsciemment au « nom du père », au contraire. Sachez que votre mari ne demande qu’à se soumettre à votre désir de femme. L’homme est celui qui désire, la femme est ce qui est désiré. L’avantage, entier et décisif, appartient donc à la femme. Dans un couple, la femme ne doit admettre qu’avec réluctance, les avances de son mâle. C’est ainsi que paradoxalement, il gardera son prestige et son estime de soi et le couple sera éternel comme celui de Psyché et d’Eros. C’est que dans le système inconscient tout homme est tous les hommes et toute femme est toutes les femmes. Psyché (le souffle vital, c’est-à-dire la parole) c’est la parole qui a épousé l’amour et Eros c’est l’amour qui a a épousé la parole. Ainsi fonctionne le prodigieux désir sexuel, notre troisième cerveau qui transforme toute situation. Psyché ne doit pas se contenter d’exprimer son désir sexuel par des rêves apparemment innocents ou d’horribles cauchemars, ou des lapsus, des actes manqués et des traits d’esprit. Elle doit s’autoriser à exprimer par des paroles les mots civilement les plus interdits, les plus transgressifs, si choquant soient-ils en apparence. C’est ainsi que la parole nous libère du « nom du père » .

Nous présentons ici des cas cliniques authentiques. Seuls les noms et les lieux des histoires ont été changés. Les divers symptômes dont souffraient ces patients ont été résolus par les prodiges du « troisième cerveau » illustrant la praxis analytique.

D’aucuns pourraient craindre qu’à encourager, par des images et des mots choquants, les extases du désir sexuel, de voir transformer celui qui s’y adonnerait en obsédé sexuel, en pervers clinique ou, pour le moins, favoriser les grossièretés d’un syndrome de Gilles de la Tourette. Mais ce serait ignorer la dynamique vitale du système inconscient. Dans cette dimension, contrairement à ce qui se passe dans la réalité, la parole est plus importante que l’écrit, plus importante que l’acte, plus importante que toute possession. La parole est le souffle vital. Ce n’est qu’en refoulant, en déniant, en appauvrissant les paroles et les images du désir sexuel qu’on se complique l’existence jusqu’à la réduire en une angoissante et pénible solitude, quels que soient par ailleurs  les dons, les qualités, les capacités qu’on puisse avoir. Le désir sexuel a besoin de se « motérialiser » pour se sublimer c’est-à-dire débloquer et libérer nos pulsions vitales et créatrices et les conduire jusqu’à leur parfait épanouissement. La  sublimation est une énergie inconsciente, mise en évidence par Freud, dont la parole métamorphose la  valeur et la force du désir sexuel en pratiques encore plus intenses, jouissives et créatrices, et dans la mesure même où le troisième cerveau les a reconnues et exprimées.

Métamorphoser les symptômes en satisfactions tel est le pouvoir de la psychanalyse et les prodiges de notre troisième cerveau. Ainsi, selon Freud devient-on simplement « capable de travailler, d’aimer et d’être heureux ».

Texte écrit par M. Guy MASSAT

publié par H. NAEL pour le CPP


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