Cercle Psychanalytique de Paris

 

Le cas Marguerite Vrichard

 

Croisements de mots

Les nœuds sont faits de croisements en mouvement, et dans toute vie il n’y a que des croisements de mots. Chaque vie est commandée par un certain nombre de croisements de mots. Rien ne se fait que par eux. Rien ne se fait sans eux. Et le premier de tous commande tous les autres, et, directement et par eux, une infinité inimaginable de croisements de mots deviennent possibles. Le premier croisement ou premier nœud est appelé «trivial ». C’est une courbe du déplacement du vide qui se ferme sur elle-même pour former un rond. Ce mouvement de fermeture est un cas particulier de ce qu’on appelle croisement. La topologie des nœuds en mouvement comme de toute vie et de tout langage est faite de ronds qui se croisent eux-mêmes ou entre eux. Sans le vide il n’y aurait pas de mouvement et les mouvements ne sont que des croisements de mots. Le vide et tous les croisements sont en mouvement continu .Il y a des croisements partiels ou éphémères, heureux, et d’autres tragiques. Le rond de l’inceste et ses funestes conséquences en est un exemple comme l’illustre le cas exceptionnel de Marguerite Vrichard. Mais tout nœud comme toute parole peut changer de présentation et se transmuter en un autre nœud, en un autre sens, par le langage du Réel, ou troisième cerveau.

 

« Sado-thérapie relatif à la mère »

Age 46  ans

Fille unique. Sans profession, vit de ses rentes

Se plaint de mal de dos chronique, d’insomnies de crises d’angoisse, d’incontinence urinaire et de frigidité. Son mari, qui était dans l’immobilier est mort il y a quinze ans en lui laissant  de quoi vivre sans travailler. Sexuellement elle n’a jamais ressenti la moindre satisfaction avec son mari ni avec quiconque, bien que, aussitôt veuve, elle se força à aimer mais sans pouvoir y parvenir. Pendant plusieurs mois elle alla d’aventure en aventure avec toutes sortes d’hommes pour essayer de trouver quelque sensation mais en vain. Elle restait toujours profondément insatisfaite. Elle se décida à venir me consulter à la suite d’un de mes articles, vu sur internet  concernant le troisième cerveau.

Quand je lui demande si elle avait quelque idée sur l’origine de ses angoisses, elle me répond sans hésiter :

-«  Bien sûr, c’est simple : «  J’ai eu des relations sexuelles avec mon père de l’âge de 12 ans jusqu’à 17 ans. Quand, à cette époque, ma mère l’a appris en nous surprenant dans sa chambre, elle a tué  mon père devant moi à coups de crosse de fusil. J’ai fait une gravedépression.et fus hospitalisée. Ma mère fut condamnée à sept ans de prison, puis, elle mourut de la maladie d’Alzheimer. A partir du 20 de chaque mois, j’ai des crises d’angoisses, elles sont irrégulières mais quand elles se déclenchent elles sont insupportables et je dois me bourrer de tranquillisant ou fumer du shit.

– « Shit » ?  Que veut dire shit ?

– Ça veut dire haschich.

– Certes, mais littéralement shit veut dire « merde ».

– Ça tombe bien, dit-elle sur un ton plein d’ironie, j’ai été très anale durant  toute ma jeunesse, aujourd’hui je suis constipée.

-Votre père a donc abusé de vous, pouvez-me dire comment il  vous a forcée ?

–  Mais il ne m’a jamais forcée, jamais. Voilà, ma mère était gardienne de pêche et partait très tôt le matin pour ne revenir qu’en fin d’après-midi. Mon père travaillait comme employé à mi-temps, l’après-midi, dans un cabinet d’avocats. De sorte qu’il était là  tous les matins et s’occupait de moi. Il me faisait réviser mes leçons, préparait le petit déjeuner et m’accompagnait à l’école.

– Comment a-t-il abusé de vous ?

– Mais je vous l’ai dit, il ne m’a jamais abusée ni obligée à quoi que ce soit, ni soumise par ruse ou par force.

– Que s’est-il donc passé ?

– Dès mon plus jeune âge j’aimais aller dans le lit de mon père. Je me blottissais contre lui jusqu’à ce qu’il se réveille. Puis on jouait à se faire des chatouilles sur les pieds, le cou, les bras, le ventre, jusqu’à l’heure de se préparer pour l’école. Ce rituel était pour moi mon centre vital. En grandissant ma sexualité s’est développée en jouant aux chatouilles avec mon père. Je me souviens, je devais avoir 12, en chahutant, mon pied entra dans la bouche de mon père qui fit comme s’il allait le manger. Ce fut l’instant inoubliable de de mon premier orgasme.  C’est moi qui ai fait la première des chatouilles sur le sexe de mon père avant de découvrir la masturbation, puis par moi-même et pour moi-même, la fellation. Mon père se prêtait à toutes mes fantaisies avec bienveillance. C’est moi, la première, qui lui ai mis un doigt dans l’anus et qui lui ai demandé de m’en faire autant. J’étais attirée par tout ce qui est caché ou sale sans bien comprendre. Il n’y a pas une partie du corps de mon père que  je n’ai pas léché avec délice. J’adorais aussi qu’il me lèche le sexe et je ne cessais de le lui demander en toutes circonstances, sous la douche, pendant le petit déjeuner, ou juste au moment de partir à l’école. Quand il m’a fait comprendre qu’on ne pouvait pas avoir des relations vaginales normales, c’est moi qui ai proposé la sodomie et on l’a pratiquée sans modération. Il me léchait me fistait. Je jouissais de l’anus avec des orgasmes à répétition extraordinaires. Jusqu’à ce jour terrible où ma mère revenant beaucoup plus tôt que d’habitude de son travail, nous surprit dans le lit conjugal. On venait juste de baiser, on ne faisait rien, on était allongé côte à côte, j’attendais que mon père, fatigué, reprenne des forces pour recommencer. En nous voyant, ma mère poussa des cris de folle : « Je le savais, je m’en doutais, je ne voulais pas le voir. C’est horrible ». Elle  sortit de la chambre puis revint avec un vieux fusil qui appartenait à mon grand-père et massacra mon père avec une fureur et une violence de démente. Je me  suis évanouie et réveillée à l’hôpital avec une dépression traumatique qui dura trois mois. Un an plus tard je me laissais épouser par un cousin de ma mère plus âgé que moi d’une quinzaine d’années et qui portait par hasard le même prénom que mon père, Marcel. Mais avec lui  je ne ressentais rien dans nos rapports sexuels quels qu’ils soient. Au début je simulais la jouissance, puis cela m’ennuya. Mon mari Marcel mourut au bout d’une dizaine d’années en me laissant de quoi vivre sans travailler. A sa mort j’ai essayé d’être une « veuve joyeuse », comme on dit. J’ai pratiquement essayé toutes sortes de fantaisies sexuelles et de perversions avec toutes sortes de partenaires je peux vous raconter  tout ça en détail, si vous voulez. Ça ne me gêne pas de raconter ma vie sexuelle, en long et en large, et en détail, mes jouissances et mes orgasmes. Je l’ai fait seule, puis avec vous. Mais ça ne donne aucun effet, que dalle. J’ai toujours mon mal de dos, je ne dors pas, et toujours mes angoisses et ma frigidité. Je constate l’échec de votre méthode. Ou n’ai-je peut-être qu’un cornichon de troisième cerveau Mon temps se passe à mourir et rien ne l’arrête.

-Le troisième cerveau n’est fait que de paroles. Vous parlez, donc d’une manière ou d’une autre, il s’exprime; ne serait-ce que par vos douleurs et votre souffrance.

-Mais je vous ai bien relaté tous mes orgasmes avec mon père.

-Comment se prénommait votre mère ?

-Marceline !

-Vous êtes donc la fille de Marcel et Marceline.

-Oui, sauf que Marceline ne s’est guère occupée de moi. Elle ne m’a jamais aimée.

-Je vois que vous ne savez pas ce que signifie exactement « orgasme ».

  • Mais j’en ai pourtant vécus des séries extraordinaires. Qu’est-ce que j’ignore de l’orgasme?
  • Orgasme signifie d’abord « excès de colère » en même temps qu’il désigne le point culminant de l’excitation sexuelle.
  • Je n’ai jamais éprouvé colère, protesta-t-elle, puis cessant soudain de me vouvoyer, elle dit « parce que  tu es mon psy… »,. excusez-moi, se reprend-t-elle aussitôt, ma langue a fourché.
  • C’est un lapsus révélateur, lui dis-je, « tu es mon psy » signifie « tuer mon psy », c’est le début de votre manière d’exprimer votre rage vers l’extérieur. Il faut continuer dans ce sens. La pulsion sexuelle peut se retourner en son contraire et se fixer sur cette inversion. Ainsi votre colère, votre rage et vos haines vous les retournez sur vous-même au lieu de les diriger sur les personnes qui en sont responsables.
  • Vous pensez à ma mère ?
  • Exactement, votre mère et tout ce qu’elle symbolise et peut représenter, est la cause de vos malheurs.
  • Que dois-je faire ?
  • Au lieu de raconter vos « orgasmes », vos excitations sexuelles, il vous faut raconter vos « orgasmes » de colère, de rage et de haine.
  • Mais je n’arrive pas à dire du mal de ma mère. Malgré ce qu’elle a fait, elle reste ma mère.
  • Mais vous avez dit « tuer mon psy », ce qui exprime votre rage, malgré vous.
  • Mais vous n’êtes pas ma mère.
  • Dans la dimension du troisième cerveau je peux l’être, et encore mieux qu’elle.
  • C’est n’importe quoi … et pourquoi pas mon père ?
  • Je le suis aussi, mais pas comme vous croyez. Avez-vous consulté des gynécologues ?
  • Bien sûr, plusieurs.
  • Que vous ont-ils dit ?
  • Toujours la même chose, faire des exercices pour muscler mon périnée, car je suis sous le risque d’une descente d’orgasme, en plus du reste. Mais je n’ai jamais essayé ça m’ennuie, et ça m’agace, et j’oublie.
  • C’est pourtant ce à quoi vous devez impérativement vous astreindre.
  • Pourquoi ?
  • Parce que dans le système inconscient du troisième cerveau, le périnée l’organe, c’est phonétiquement le « père inné » le père Réel avec lequel il importe se réconcilier sous peine d’être à jamais soumis aux fureurs et violences de « la mère symbolique », de la culture et de toute civilisation en général. Ce qui s’exprime pratiquement par toutes sortes de symptômes, douleurs et malheurs de tous ordres. Dans le troisième cerveau il n’y a que des mots qui changent continuellement de sens, mais ils peuvent aussi se bloquer,  se scléroser pour nourrir des obsessions douloureusement limitantes. Dans votre cas il est nécessaire de vous désenliser du sens du mot « orgasme » comme excitation sexuelle, pour l’inverser par rage, violence, colère, haine. Ça ne peut se faire que par la parole. Osez exprimer votre haine  envers votre mère et par-delà votre mère tout ce qui dans les sociétés de l’histoire, interdit systématiquement l’inceste. Vous pouvez commencer avec la Bible et le péché originel.
  • Ma mère, en effet, puisqu’il s’agit de délirer, était gardienne de pêche. Elle représentait en quelque sorte la Loi. Alors que moi, je me complaisais dans les délices de la transgression du péché originel.
  • C’est cela, vous devez, pour tout inverser, convoquer votre mère à une sorte de tribunal imaginaire et la faire  condamner sévèrement.
  • Pour s’être opposée à ma jouissance je la condamne, en tant que juge suprême, au supplice de l’écartèlement tel qu’on le pratiquait au Moyen-Age. Ça va ?
  • Excellent, précisez les détails.
  • J’imagine ma mère nue sur une place entourée d’une foule hostile qui l’insulte et lui lance des pierres. Chacun de ses membres, bras et jambes est relié par des cordages à un cheval que des hommes cagoulés s’apprêtent à faire avancer jusqu’à que chaque membre soit complètement séparé du tronc, comme il se doit. A mon propre commandement les quatre chevaux se mettent à tirer et brutalement, ma mère est écartelée, elle crie jusqu’à que son corps saignant et déchiqueté se retrouve totalement démembré. Ma mère n’est plus qu’un débris de corps avec des trous dans ses articulations béantes avec ses bras et ses jambes à vingt mètres d’elle. Puis les bourreaux rassemblent ces morceaux épars, tant bien que mal pour les enterrer sans linceul dans une fosse de mauvaise terre

pierreuse et anonyme. « C’est vrai que ça soulage », conclut en fin Marguerite.

Que le périnée soit dans le système inconscient « le père innée » avait déclenché chez elle une compréhension intuitive qui lui permit de suivre enfin  les conseils de sa gynéco pour renforcer son périnée (exercices de Kegel) A chaque séance elle inventait et relatait  non sans plaisir de nouveaux supplices pour sa mère. Par ce sadisme oral, imaginaire et, pour ainsi dire, bien tempéré, elle éprouvait un réconfortant apaisement.

Elle fit subir à sa mère Marceline tous les supplices rapportés par l’histoire. Elle la fit bruler sur un bucher devant une foule qui la huait. Elle la précipita du haut d’une falaise et la regarda se noyer au milieu de requins qui la dévorèrent. Elle l’enferma dans une cave jusqu’à meure  de faim et de soif. Elle s’inspira des  iconographies des supplices des différentes sociétés de l’histoire et y soumit sa mère, empalement, crucifixion, lapidation. Progressivement ses symptômes s’atténuèrent considérablement. Elle réussit même à se masturber et atteindre un orgasme en imaginant qu’elle s’exhibait devant un public qui l’encourageait. Puis, la frigidité revint et le mal de dos s’accentua. C’est que le traitement utilisait le Symbolique et l’Imaginaire et plus ou moins le Réel, surtout au commencement. Il fallait changer de méthode pour redonner à la parole du Réel tout son pouvoir transmutateur. On devait en quelque sorte quitter le cinéma parlant et ses images inchangeables pour le théâtre, ses voix et ses scènes éphémères. Il fut convenu que la « sadicothérapie maternelle » ne se ferait plus durant les séances, mais quand ça lui viendrait, hors de toute réflexion, selon la poussée gratuite du moment. Il lui suffirait de l’enregistrer sur quelque magnéto et de l’amener en séance. Ç’était comme les rêves, des fois il y en a des fois il n’y en a pas. Ces enregistrements  étaient particulièrement violents. A tel point que Marguerite refusa qu’on en parle dans la description de son histoire. Mais la méthode fut efficace. Ses symptômes, douleurs et souffrances disparurent. Elle se découvrit une passion pour les chevaux  ce qui transforma son existence d’oisive.  Sur le plan sexuel, elle resta célibataire. Elle eut une aventure homosexuelle avec sa femme de chambre, puis avec une amie. Cela ne dura pas. Elle n’était pas homosexuelle. Elle trouva  en quelque sorte son équilibre en fréquentant, à partir du 20 de chaque mois, des clubs échangistes où elle rencontrait des partenaires qui la comblaient. C’est la femme qui choisit l’homme et non l’homme qui choisit la femme. C’est que  selon le troisième cerveau « L’évolution du monde est lié non pas au changement de statut social des femmes mais au plein accomplissement de leur jouissance sexuelle ». Cela passe nécessairement pour les filles par la haine des mères, toujours complices, à leur insu,  de l’asservissement de la femme par l’homme. C’est le double sens de l’orgasme qui garantit la jouissance. C’est ce qu’illustre l’histoire vécue de Marguerite Vrichard.


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