Cercle Psychanalytique de Paris

 

LE CAS CATHERINE TOUGULU

Le cas Catherine TOUGULU

Age : 22ans

Profession mannequin

Parents congolais « Sexualité taoïste »

C’était dans les années 90, arrive dans mon cabinet, une jeune africaine, envoyée par un collègue psychiatre, grande de plus d’un mètre quatre-vingt-dix, d’une exceptionnelle beauté et d’un charme dégageant une sensualité animale exceptionnelle. Elle est mannequin professionnelle, mais actuellement sans contrat. Bien qu’elle s’exprime facilement sans aucun accent, je m’aperçois rapidement qu’elle ne sait qu’à peine lire et écrire. Elle m’avait d’abord répondu qu’elle avait le bac quand je lui avais demandé son niveau d’étude. Puis rapidement, elle m’avoua, sans aucune gêne apparente, qu’il s’agissait là d’un diplôme qu’elle avait acheté au Congo. Bien sûr, elle n’a aucune idée de ce qu’est la psychanalyse. Elle exprime directement sa demande ainsi  : «  Je désire rejoindre mon ami qui est en Italie. Mais ça fait un bon moment que je n’ai plus de contrat, je n’ai pas de chance en ce moment, et j’ai besoin urgemment de 50.000 francs pour aller le rejoindre. Que pouvez-vous faire pour moi ? ».

Je lui explique que la psychanalyse ne s’occupe que du système inconscient qui dirige notre réalité physique et mentale. Mais elle ne s’occupe pas directement des problèmes existentiels comme pourrait le faire un économiste, par exemple. «  Je n’ai jamais lu aucun livre de ma vie, avance-t-elle, je suis un peu handicapé par mon ignorance ». Je la rasure en lui expliquant qu’en psychanalyse, l’ignorance n’est pas spécialement un handicap. L’inconscient est un savoir insu. C’est ce qui vient malgré nous, comme le hasard. L’inconscient, c’est, pour ainsi dire, le hasard. Ainsi les paroles ne savent pas toujours ce qu’elles disent. Quant aux écrits, ils sont secondaires, l’important c’est le sens que leur donne ou leur retire la parole. Je lui demande de s’allonger sur le divan, de se détendre et de prendre la parole pour raconter un souvenir d’enfance. Elle se souvient que lorsqu’elle avait cinq ans, sa grande sœur l’amenait avec elle garder les vaches. Dans la prairie, elle l’asseyait dans un panier avec jambes à l’extérieur. Un jour, une vache (à moins que ce soit un taureau) s’est approché d’elle et lui a léché la jambe. Ce qui l’a fait beaucoup rire. Elle en rit encore quand elle y pense. -«  Vu votre physique, je présume, lui dis-je, que vous ne devez pas manquer de prétendants. Pourquoi ne vouloir que cet ami italien ? ». – «  Parce qu’il pratique la sexualité taoïste, me répond-t-elle . –« Vous êtes adepte de cette religion  asiatique?  « -«  Pas du tout. Je n’ai aucune religion. Je n’y connais rien. Mais j’ai eu, voyez-vous, pas mal d’expériences sexuelles avec des africains et des européens. Avec lui, avec sa pratique taoïste, c’est exceptionnel. C’est unique. C’est exactement ce qui me convient, c’est ce qu’il me faut ».

Il se trouve que je connais, ou crois connaître, assez bien la sexualité taoïste. En tout cas, j’ai pas mal lu sur le sujet. L’idée force dans la sexualité taoïste, c’est que l’homme se met entièrement au service de la jouissance féminine. Ce qui change totalement la relation à l’autre. C’est la position « anti machiste » par excellence. Ce qui est plutôt rare sur les autres continents, et même en Chine où règnent les principes de Confucius qui sont à l’opposé de ceux du Lao tseu. Dans son séminaire « Encore», Lacan résume cette perspective inhabituelle par la formule  : «  Dans le taoïsme, il faut retenir son foutre pour être bien » (« Encore »p.204). « Sans la jouissance il ne saurait y avoir de sagesse » résume-t-il. Dans le taoïsme, la jouissance, constitue la sagesse suprême, parce que, comme dit Lacan : «  la jouissance, ne sert à rien » (p.20), sinon à être satisfait. Comme le vide, c’est la jouissance qui relie toutes choses. Mais « on refoule la jouissance parce qu’il ne convient pas qu’elle soit dite » (« Encore »p.57). Or c’est la parole qui est l’appareil de la jouissance. Je n’hésite pas à montrer à notre jeune femme mes connaissances sur le sujet: -« Oui, dis-je, dans la sexualité taoïste le coït peut durer deux heures ». « Non, pas deux heures, riposte-t- elle- avec assurance, mais bien jusqu’à six ou huit heures ». Stupéfait, je crois d’abord qu’elle ignore ce dont elle parle, qu’elle se vante, qu’elle rapporte des propos entendus je ne sais où, des légendes invérifiables, mais à son ton et son assurance d’enfant sauvage, je comprends qu’elle ne fait pas semblant et qu’elle parle d’expérience. C’est moi, l’intellectuel, le théoricien qui est replacé, d’un coup, en position d’infériorité face à quelqu’un qui pratique et réalise véritablement les dimensions de la jouissance sans limite dont parle Lacan, la jouissance supplémentaire, l’autre jouissance qui n’appartient qu’à la femme, « jouissance qui n’a nul besoin de connaissance ». C’est moi l’ignorant. Je n’ai rien à lui enseigner, mais tout à apprendre, comme on le verra par la suite. Nous n’en sommes qu’à la deuxième séance, je l’interroge pour savoir si elle consomme des drogues ou de l’alcool. -«  Jamais, me répond-t-elle, mon ami et moi sommes végétariens. ». Je m’autorise alors à lui demander de me décrire sa pratique de la sexualité taoïste avec son ami. Ce à quoi elle s’exécute sans la moindre gêne. « Pour les préliminaires, on fait un peu n’importe quoi, explique-t-elle. C’est selon la fantaisie du moment ». – Quoi, par exemple ? » -«  Léchage des différentes parties du corps, fellation, cunnilingus, sodomie, baisers, on laisse dériver toutes nos sensations. Puis, quand il est bien préparé, il m’enfile le vagin et là j’entre dans des enchainements d’orgasmes qui ressemblent aux pétarades d’un interminable feu d’artifice . J’ai des orgasmes à répétition durant des heures. Des fois, il m’ajoute aussi un doigt ou plusieurs ou parfois toute la main dans l’anus. J’éprouve comme une réaction en chaîne d’explosions orgasmiques, des orages de jouissances illimités. Je suis transformée en fontaine. Mais le plus étrange, c’est que quand c’est fini. Pendant trois ou quatre jours, je vis dans un état extatique, sans qu’il n’y ait pourtant plus aucun rapport sexuel.».

C’est, ne pouvant m’empêcher de me référer à des textes  : l’ivresse dionysiaque de Nietzsche, l’ivresse ex-statique sans drogue ni alcool. A la séance suivante, la troisième, Catherine T. arrive en retard mais elle est particulièrement souriante. -« Vous m’avez dit à la première séance, que l’inconscient, c’était le hasard. Comme il y a un bureau de tabac en bas de chez vous, j’ai acheté, en venant ici, un « millionnaire » et j’ai gagné 50.000 francs. Je viens donc vous remercier pour l’analyse car je pars demain en Italie ». C’était les tout débuts du jeu du millionnaire et j’ignorais totalement de quoi il s’agissait. Elle m’expliqua  : «  On achète un petit carton qu’on gratte et la somme gagnée apparait. Je ne pouvais plus que la féliciter et lui souhaiter bon voyage… Ce fut l’analyse la plus courte de ma carrière  : trois séances. Comme on dit en chinois « la jouissance, par la parole, attire la fortune et fait entrer les trésors ». La journée finie, j’avais rendez-vous avec un collègue à qui je racontais l’histoire. Il insista pour qu’on achète sur le champ plein de « millionnaires ». Mais, mis à part quelques remboursements, nous ne trouvâmes aucune somme importante. Notre désir sexuel n’était pas à la hauteur de celui de Catherine T.

Longtemps j’achetais des « millionnaires », pour voir  si le hasard me serait un jour favorable. Mais je n’ai jamais rien gagné. «  Ce sont les cordonniers, qui sont les plus mal chaussés », philosopha mon collègue. Comme dit Lacan, pour conclure, « la jouissance n’a nul besoin de connaissance ». «  Là où ça jouit, ça parle, mais ça ne sait pas », et «  L’exercice de la jouissance est son acquisition ». Freud, dans « La technique psychanalytique » (« Puf », 1972, p. 6) dit que « le but à atteindre par la psychanalyse est la capacité d’agir et de jouir de l’existence » Certes, jouir, c’est éprouver de la joie, du plaisir, un état de bien-être physique et moral, mais, autrement dit, il s’agit de l’orgasme, des orgasmes de l’existence, qui produisent l’ocytocine, la molécule de l’amour ou , comme dit le séminaire xxv, de « la mourre » ( « L’insu que sait de l’une bévue s’aile la mourre »).

Texte écrit par M. Guy MASSAT


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