Cercle Psychanalytique de Paris

 

La séparation

Les 139 fragments d’Héraclite

Revisités par la psychanalyse

HERAKLEITOS

SON SEUL SUJET, C’EST

« Héra, la magnifique »

Une des fonctions bien connue de la psychanalyse est de faire parler les mots et les noms jusqu’à leur faire exprimer des sens cachés, inconscients, inattendus. « C’est, dit Lacan, l’intrusion de l’onomatopée dans la langue ». Quand on applique cette méthode au nom grec d’Héraclite, Hêrákleitos, on obtient, en allant directement à une séparation simple des syllabes : Héra–kleitos. Kleitos signifie « illustre superbe, magnifique » (Bailly). Mais qu’est-ce qu’Héra, la souveraine suprême de l’Olympe, sœur aînée, ultime et définitive épouse de Zeus, si illustre, superbe et magnifique soit elle, peut-elle bien avoir avec le nom d’Héraclite, le philosophe de l’anti-pensée ?  Sur quelle association libre, selon la méthode freudienne, pourrait-elle s’articuler ?  Héraclite n’est pas « le philosophe obscur » comme on le répète généralement, son seul et unique sujet c’est, comme son nom  propre le révèle, « Héra la magnifique ». Si Zeus a choisi Héra comme ultime et définitive épouse, ce n’est pas pour s’infliger ad libitum une mégère acrimonieuse, revêche, et jalouse comme les traducteurs judéo-chrétiens et marxistes s’acharnent encore à nous le faire croire, mais c’est parce qu’Héra est la plus belle et la plus expérimentée de toutes les femmes qu’il a aimées avant. (A moins d’en faire idiot congénital, inférieur par nature, à leur dieu de la Bible. Ce qui dans le contexte de la Théogonie n’est guère  recevable).

Héra est l’artiste bâtisseuse aux cent visages. Elle incarne la puissance de toutes les puissances, le sens et le but de la vie : la jouissance, et, l’orgasme, premier et dernier mot de toutes choses. Ainsi que Tirésias, le célèbre devin du cycle œdipien, l’avait révélé au couple Héra et Zeus: « Quand l’homme jouit une fois la femme jouit neuf fois, qu’elle soit déesse ou femme ordinaire ». Donc, concernant la jouissance, le sens de la vie et parce qu’elle est femme, Héra est objectivement supérieure à Zeus. C’est que la femme est la seule à posséder ce qu’on appelle le « clitoris » le seul organe qui n’a qu’une seule et même fonction, l’orgasme et la  jouissance. C’est lui l’agent de l’évolution du monde. C’est pourquoi, l’homosexualité féminine est totalement différente, et en quelque sorte supérieure à l’homosexualité masculine. En tout cas, cela permet à toute femme de s’adapter et de ne récuser aucune forme de sexualité. Ce faisant, Héra ne prône pas un changement de statut social pour les femmes, mais seulement, le plus important : le plein accomplissement de leur jouissance sexuelle. Sans cela, tout dans la vie de la femme et de l’homme serait vain et raté. Et c’est aussi ce que va soutenir Héraclite, Hêrákleitos, « Héra-clitoris ». On  prononce le nom d’Hêrákleitos sans être capable d’en entendre la vérité sonore, simplement parce qu’elle évoque Héra, c’est-à-dire l’organe essentiel de la femme, le clitoris. C’est, dit autrement, qu’il y a dans les mots et les noms des choses que nous ne connaissons pas et que nous avons peur de connaître. C’est comme si les mots avaient une enveloppe protectrice, telle une lettre que nous n’oserions pas ouvrir. Ainsi, ce n’est que récemment, en septembre 2017, que  l’organe dit clitoris a pu gagner droit de cité dans les manuels scolaires (éditions Magnard 2017). Hippocrate, et les médecins grecs d’il y a plus de 2500 ans, lui accordaient pourtant toute son importance. Mais il y eut les religions monothéistes avec leur asservissement de la femme. Avec ce principe, origine du raciste, qui censure «  l’autre jouissance »  (la jouissance sublime de la femme) le mot clitoris disparut des dictionnaires en 1830, puis connut en 1980  l’apogée de son refoulement et de son déni, notamment à cause d’une lecture pseudo scientifique, inversée, erronée et récurrente, de la théorie freudienne, imposture classique et organisée qui confond, avec un plaisir cynique, l’inconscient  et le conscient quand l’un ou l’autre lui profite selon les circonstances, ou encore, et plus généralement, dénie opiniâtrement son existence, ainsi que  s’y exercent encore aujourd’hui, certains philosophes. Lacan les qualifie de canailles et de forcenés de la « Samcda » (Société d’assistance mutuelle contre le discours analytique). Mais, l’organe clitoris, pareil à l’inconscient, depuis le commencement sans commencement, est toujours là. Aujourd’hui, on peut le voir et l’observer en 3D. Paraphrasant Musset, on pourrait même dire : « Frotte ton clitoris c’est là qu’est le génie ». En tout cas, pas de lecture sérieuse d’Héraclite sans reconnaître l’importance du clitoris, organe de la jouissance qui est le sens de la vie. D’une certaine manière toutes les lettres parlent simplement par leur sonorité. Ainsi le nom Héraclite commence par un »h », lettre qui sonne en français comme « hache », tel un coup de hache qui le séparerait d’avec toutes les autres formes de pensées. En effet, il est admis aujourd’hui, depuis l’helléniste Heinz Wismann et son équipe de philologues, que « la pensée d’Héraclite s’est séparée à la fois de toute spéculation philosophique ainsi que de tous les systèmes religieux et sociaux qui l’ont précédés » (« Héraclite ou la séparation », (ed.de Minuit).  Nous ajouterons, « qui s’est séparée aussi des systèmes de pensée qui lui ont succédés jusqu’à ce qu’arrivent Freud et Lacan » dont la psychanalyse va  véritablement ressusciter sa pensée. C’est qu’Héraclite a su dégager sa pensée des apparences pour donner la parole à l’inconscient, « le réel qui n’est pas du semblant ». Parallèlement, la philosophe Barbara Cassin dans son célèbre «Vocabulaire Européen des Philosophies. Le Dictionnaire des intraduisibles » (éd. Le Robert)  nous apprenait qu’il  n‘y a pas en grec de mot correspondant à « conscience », qu’il n’y a pas précisément de mot grec correspondant au mot conscience au sens philosophique des autres langues. Existerait-il une pensée indépendante de la conscience qui aurait animé les humains avant notre période historique où la conscience cérébrale s’affirmant comme conscience d’elle-même (« la conscience thétique de soi »)  récuse avec l’arrogance brutale d’un tyran toute possibilité d’inconscient autonome ?

C’est Freud et Lacan qui, dans la pensée du XXème siècle, ont opéré, avec leur système inconscient, la séparation épistémologique la plus radicale, la plus copernicienne de l’histoire. La Traumdeutung de Freud, publiée en 1900, inaugure ce clivage existentiel fondamental étayé, cultivé et développé après la guerre  par Jacques Lacan.

«Il est indispensable, enseigne Freud, de cesser de surestimer la conscience » (Traumdeutung, p.520). « Les activités de pensées les plus compliquées et les plus parfaites peuvent se dérouler indépendamment de la conscience (T. p.504) ». Dans toute son œuvre, et jusque dans son dernier ouvrage (l’Abrégé de psychanalyse) , Freud martèle : « Non, la conscience ne constitue pas l’essence du psychisme. Elle n’en est qu’une qualité et une qualité indécise. C’est l’inconscient qui est le psychisme proprement dit » (p.22). «Le système inconscient enseigne Lacan, est composé du Réel, de l’Imaginaire et du Symbolique. Notre  concept ordinaire de Réel, « l’être là », a changé brutalement de sens : Il est devenu désormais l’inconscient (séminaire 22, RSI). Le RSI est figuré par trois cercles noués ensemble et que Lacan appelle le « nœud Borroméen » (séminaire 19 «…Ou Pire ».  Ce nouage constitue  la topologie dynamique du système inconscient. Tout le système parle et relève du langage. Les difficultés qu’Héraclite a présentées aux historiens de la pensée sont précisément liées aux différentes fonctions qu’il  accordait au langage. La topologie du RSI est ce qui peut rendre comptes des différentes et fluctuantes manifestations du désir sexuel. Ainsi, chaque partie du système inconscient, RSI, a son langage propre. L’Imaginaire et le Symbolique ont des langages qui relèvent de l’ontologie. Ils se réfèrent à eux-mêmes : l’image est l’image, le mot est le mot. En revanche, le Réel est pré-ontologique, il peut donner n’importe quel sens à n’importe quel mot. Il brise les images et les mots ordinaires jusqu’à en révéler leur quintessence, leur jouissance latente, l’orgasme. Ainsi, tout le système inconscient, dynamique et autonome, dépend  strictement des trois différentes fonctions du RSI, et de chacune, avec son langage propre.

Dans « Alice derrière le miroir », Humpty-Dumpty (un œuf cassé, c’est-à-dire libéré de toute limite) dit à Alice : « Moi je donne n’importe quel sens à n’importe quel mot ». –« ça ne doit pas être commode pour communiquer », lui fait remarquer Alice. – « Il ne s’agit pas de communiquer, rétorque Humpty-Dumpty, mais bien de savoir qui est le maître. Un point c’est tout ». (« Le langage réel n’est pas fait pour communiquer », enseigne aussi Lacan).

Qui est le maitre ? C’est le signifiant maître.  Que veut-il ?  Il veut la jouissance, toute la jouissance, la pulsion continue de l’orgasme, et, s’autorisant à la liberté infinie, tel Humpty-Dumpty, il en réalise la perfection. Il fait parler l’aphasie (le sans parole). Il est performatif (Il suffit qu’il dise pour que ça soit fait). Il n’est embêté ni par les mots ni par les choses. — «  Aboli bibelot d’inanité sonore » –. Cette dimension paradoxale de  la parole caractérise le Réel de l’inconscient (RSI). Elle est le « logos » d’Héraclite. Celui qui la pratique (aujourd’hui par la psychanalyse bien comprise) peut se dégager des douleurs  et des souffrances physiques et mentales et de n’importe quel symptôme, il décuple sa sociabilité, et de plus, il se libèrera des étranges embarras qui l’empêchent, comme s’il était frappé par le coup d’une destinée funeste, de gagner de l’argent. « La psychanalyse, encore une fois,  enseigne Freud, n’a pour but que la jouissance de l’existence ».

C’est que dans le système inconscient (RSI) l’Imaginaire et le Symbolique sont des simulacres du Réel, des semblants, des masques qui dénient le Réel parce que ce Réel du système inconscient n’est justement pas représentable. Il donne, selon son désir n’importe quel sens à n’importe quel mot. L’imaginaire et le Symbolique estiment donc que le Réel inconscient est  inconvenant. Ils le rejettent sur une scène impossible, loin derrière leur miroir. « Ils le qualifient « d’ob-scène ». Ils le censurent et lui interdisent tout espace scénique. Mais où se trouve donc l’inconscient ? « Ecartons aussitôt la notion de localisation anatomique », prévient Freud. Ce dont ne tiennent pas compte, encore aujourd’hui, des psychanalystes parmi les plus éminents, en  affirmant que « l’inconscient se trouve dans la tête », alors que c’est l’inverse, bien que l’inconscient ne soit pas un englobant mais bien plutôt un séparatif, « un diamant coupeur », comme on dit dans les traditions extrême-orientales. Il y a le cerveau cérébral, le cerveau intestinal et, le cerveau freudien, la jouissance sexuelle, l’orgasme. C’est ce cerveau-là, immatériel, qui précède et anime les deux autres et déclenche leur jouissance propre. C’est le cerveau anti-douleur. C’est que le Réel de l’inconscient précède toute chose, pareil au célèbre Chaos de la mythologie, c’est un vide sans fond, sans tabou, sans censure, sans rien de sacré, c’est-à-dire un autre nom de la jouissance, de la jouissance sexuelle, génétique, au sens grec de « donner naissance ». Le vide est la jouissance absolue parce qu’il absorbe comme le temps tout ce qu’il produit, et l’absorption l’est parce qu’elle jouit transgressivement, comme l’impermanence, de ce qu’elle fait disparaitre. Tout ce qui fait sens, y compris le sens du non-sens, tous les sens, intellectuel, social, idéologique, spirituel, se réduisent à la jouissance sexuelle qui ne repose sur rien d’autre qu’elle-même, sans jamais être la même. L’imaginaire et le symbolique refoulent ce principe pour se perpétuer, parce qu’en toute raison, la jouissance implique ce paradoxe effrayant de détruire ce dont elle jouit. Elle se nourrit de la disparition qu’elle impose à toutes choses. Expert en topologie du langage réel, Valéry résume : « Comme le fruit se change en jouissance, comme en délice, il change son absence dans une bouche où sa forme se meurt ». La jouissance relève de l’oxymore, c’est une absorption simultanée des contraires. C’est comme la lumière qui triomphe de l’obscur et en même temps l’obscur qui gagne toujours sur la lumière en l’absorbant. C’est l’acte sexuel où l’homme est absorbé par la femme et la femme qui absorbe l’homme, chacun pour sa jouissance propre. C’est universel, continu, infini, absolu, éternel. La jouissance sexuelle est en expansion infinie. Ce n’est pas une transe ou l’illusion hystérique d’un état second chimérique. Ce n’est pas le plaisir limité, mesuré, contenu que s’assignent l’Imaginaire et le Symbolique pour se maintenir. Toute jouissance est transgressive et ataraxique. L’ataraxie est jouissance puisqu’elle néantise la valeur toute perception. La jouissance c’est le Réel pré-ontologique qui se tient, avant toutes choses, dans l’aire du « non- né » (« Les Quatre concepts »), et qui les engendre. La jouissance c’est la jouissance sexuelle sans regret ni remord, ni culpabilité, c’est « l’ex-sistence », « l’ex-stase », la béatitude, le ravissement, le transport, l’épanouissement complet, « l’en-vie», le suspense, l’euphorie.  Et c’est ce qui  frappe, ce qui cogne, ce qui serre, ce qui maintient tout le reste. C’est le véritable sens de la vie, si obscur semble-t-il. On éprouve la jouissance sexuelle sans qu’il y ait besoin de la définir, de la penser, de la connaître, sans qu’il soit possible d’en faire quelque rapport précis. C’est « l’ex-citation » qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. La jouissance parle sans qu’elle ait besoin de devoir s’en tenir à ce qu’elle dit. Elle est amour et haine en même temps. «  Si vous n’appréciez pas la haine, vous ne connaissez pas l’amour », disait Empédocle, souvent cité par Freud et Lacan. Ce qui signifie que  vous ignorez  la mort vous n’êtes plus vivant, mais aliéné par les méprises chimériques de l’Imaginaire et du Symbolique. La mort anime « l’ex-sistence » de la jouissance, de l’orgasme de ses diversités et de ses richesses. L’amour déteste, (dé, préfixe de séparation) et « teste, », tête, comprenons qu’il fait « perdre la tête ». Le Réel ignore toute censure. C’est la jouissance du vide,  qui ouvre la capacité d’entendre tout sens pour le transmuter en n’importe quel autre sens. C’est que la  jouissance — contrepèterie oblige — est aussi «  j’ouïe -sens », ce qui lui permet d’inverser le sens de tout sens, selon la conjoncture. Cela ressemble au pouvoir de la piqûre d’une aiguille d’acupuncture qui transforme yin en yang  ou yang en yin. C’est encore comprendre et partager la jouissance de l’Autre, la jouissance qui d’abord nous était étrangère et répulsive alors qu’elle s’avère essentiellement enrichissante. Ainsi pour la jouissance, volupté et mort se transmutent l’un en l’autre dans leur appartenance  à tous les instants. C’est ce qu’Héraclite appelle « la Nature », ou comme l’exprimait Freud : « le sexe féminin, représenté par un paysage ».

Mais, il importe de voir que dans le système inconscient (RSI) l’Imaginaire pour s’affirmer lui-même en tant qu’image, refoule obstinément le Réel de la jouissance, effrayé qu’il est par sa dimension transgressive et destructive. Il a peur de la mort.  C’est ce qu’on appelle le refoulement originaire. L’Imaginaire voudrait le plaisir sans la destruction et la mort. Pour cela, il est aidé par le Symbolique, qui tient, et pour lui-même aussi, le même style de discours ontologique, et qui lui invente à profusion des codes,  des règles, des lois morales qui lui donnent l’illusion de tout contrôler ou seulement l’espoir de pouvoir le faire. Reste que le Réel de l’inconscient refoulé fait inexorablement retour en pénétrant à leur insu le Symbolique et l’Imaginaire par des symptômes divers et des souffrances comparables parfois à celle des  supplices de Tantale ou d’Ixion. Mais tout n’étant que langage, on peut par le langage même repermettre au Réel de l’inconscient de s’exprimer autrement  que par de la douleur, des souffrances et des symptômes, mais bien par la jouissance et l’orgasme qui le caractérisent. La méthode des associations libre est la praxis du Réel qui fait parler en les brisants, les éclatants, les mots et les images ordinaires. La méthode psychanalytique a pour but de distinguer le RSI du système du conscient du RSI du système inconscient et de les utiliser sans les confondre : Epiphanie orgasmique de la séparation dynamique. Cette pratique du RSI permet, en outre, un déchiffrement méthodique de tous les aphorismes d’Héraclite.

Héraclite professait que rien n’existe en dehors du langage du Réel, du langage du vide qui permet la performativité de toutes choses, nous dit Diogène Laerce. Sur quoi, Héraclite sera suivi par les sophistes, par Démocrite, par Pyrrhon, puis, quelque deux mille cinq ans plus tard, par Freud et Lacan. Le jeu du Takin est un damier dans lequel manque  une case.  Cette case vide permet le déplacement de toutes les autres cases sur lesquelles des lettres permettent d’écrire un nom ou ce que l’on souhaite.  Cette case vide n’est autre que le Réel du système inconscient qui déplace et combine ou bouleverse Imaginaire et Symbolique. La Théogonie d’Hésiode, qui raconte la mythologie, commence elle aussi par ce manque fondamental : «  Tout d’abord est Chaos, l’abime sans fond », et c’est à partir de cet abîme, ce Réel, que se déplacent et se combinent toutes les histoires de jouissance qui structurent la mythologie. Ainsi le Réel du système inconscient (RSI) est-il un trou qui précède ses bords. On sait depuis Freud et la psychanalyse que la mythologie, c’est « l’inconscient à ciel ouvert ». Mais qui prend aujourd’hui la chose quelque peu au sérieux ?  Bien sûr, par le Réel on peut modifier toute histoire autant qu’on voudra, et  jusqu’à son contraire, et la pensée judéo-chrétienne ne s’en est pas privée. Avec la plus sournoise des hypocrisies, elle utilise le Réel quand et comme cela l’arrange  uniquement pour imposer la supériorité de son principe ontologique. Grâce à cette imposture intellectuelle, c’est en toute bonne conscience, qu’elle réduit toute la mythologie à « un troupeau de dieux ridicules qui se disputent, s’entretuent et forniquent en famille, une pitoyable bouffonnerie  pleine de bruit et de fureur racontée par quelque idiot se contredisant comme à plaisir pour montrer  qu’il n’y  a rien à tirer de sérieux dans tout cela. Après la guerre, apparut une autre vague de mythologues, tous marxistes et matérialistes. Mais ils refoulèrent encore plus obstinément que leurs prédécesseurs la théorie freudienne de l’inconscient. Malgré tout — effet merveilleux de l’inconscient– à toutes les époques les gens se sont intéressés, voire passionnés par la mythologie. C’est que « l’inconscient parle directement à l’inconscient », et traverse indemne toutes les déformations qu’on peut lui faire subir. C’est cela  « l’inconscient à ciel ouvert », ou un autre nom de « l’art ». En prenant le point de vue de l’inconscient et de la psychanalyse, nous allons, pour ce qu’il y a de meilleur, la jouissance et l’orgasme,  à contresens de tout ce que nous ont rabâché les judéo-chrétiens, les marxistes et autres  professionnels de la Samcda, et du déni de l’inconscient.

Dans la  perspective de l’inconscient, c’est Chaos, dans la mythologie, l’abîme sans fond (le Réel) qui raconte les tribulations des dieux, c’est-à-dire des mots et leurs diverses concaténations jusqu’à l’apothéose de la jouissance sexuelle figurée par le couple  Héra et Zeus. Par le Réel, nous passons derrière les apparences des images et des mots, c’est-à-dire derrière les miroirs de l’Imaginaire et du Symbolique qui réduisent Zeus à un barbu inquiet, souverain, plus ou moins suprême, des dieux et des hommes, esquisse ratée de leur Dieu de la Bible, lequel s’avère lui être aisément très supérieur. Alors que Zeus, vu du Réel du système inconscient, figure tout autre chose : la jouissance sexuelle, métaphore de la pulsion de vie et du but de la vie. Mais la Samcda ou la pensée judéo-chrétienne s’obstine, encore aujourd’hui, à faire d’Héra une malheureuse épouse, jalouse et envieuse  qui ne se complaît qu’à persécuter les maîtresses de son mari volage. Ce contresens exprime la méconnaissance intentionnelle et fondamentale de ce que signifie « jalousie » dans le Réel du RSI. La jalousie, dans le Réel du système inconscient (RSI)  n’est pas,  comme dans l’Imaginaire et le Symbolique, l’émotion malsaine faite de colère, de frustration, de tristesse et de dégoût. La jalousie est le besoin imaginaire et obstiné d’être préféré à tout. Mais dans le Réel de l’inconscient, il n’y a pas de préférence. Il n’y a que  l’approbation bienveillante de la jouissance de l’autre. Puisque l’amour est toujours neuf et nouveau. Héla, c’est pour Zeus la conquête de l’Olympe, c’est-à-dire de l’orgasme, le summum de « l’ex-citation » sexuelle. On peut s’autoriser à  faire des déclinaisons libres  comme Κλειτος, Kλειτορίς. Clitoris (Kλειτορίς) signifie littéralement « colline », « petite éminence » (Chantraine)  «illustre superbe, magnifique colline, délicat euphémisme, du fond des âges, pour désigner l’organe que seule la femme possède et qui n’a qu’une seule et même fonction : la jouissance et l’orgasme. Cet organe exceptionnel se situe à l’intérieur du bas-ventre féminin. La femme, donc, à la différence de l’homme ne peut pas voir son sexe. Elle ne peut, comme lui, se voir bander. Elle développe alors, par surcompensation, une pulsion scopique particulière par laquelle elle prend possession du monde et de son propre désir sexuel. Ce faisant, la technologie moderne a put nous le montrer et le représenter en 3D. Le clitoris a une taille de 15 cms environ et la forme d’un oiseau qui peut gonfler ses ailes tel un oiseau mythique comme un Phénix qui renaîtrait sans cesse de ses cendres. Comme le clitoris n’a qu’une seule fonction, la jouissance, on peut considérer que toute  femme est capable de jouir théoriquement 24 h/24. En tout cas, aucun homme ne peut rivaliser avec une femme (une femme libre) sur ce domaine fondamental de la jouissance ou du sens absolu de la vie.

Héraclite déposa son livre dans le temple merveilleux d’Artémis à Ephèse (en grec l’Artémision). Dans le nom d’artemis, il y a « art ». L’art est ce qui exprime la jouissance et l’orgasme. D’ailleurs, son étymologie est « copuler ». Témis, c’est Thémis, la justice, mais sans « hache », sans violence. Artémis, est la sœur jumelle d’Apollon, dieu des arts,( dieu de la copulation), mais en tant que femme et par le fait qu’elle sortit la première du ventre de leur mère, Léto, (la nuit),elle lui est fondamentalement supérieure.

Les traducteurs classiques réduisent Atémis à n’être qu’une la déesse de la chasse au sens trivial du terme, sans se demander ce que pourrait bien signifier « chasser » dans le Réel du système inconscient. Là, chasser signifie  « rechercher, atteindre et posséder, de manière ardente et tenace la jouissance, l’orgasme, tel une lionne sautant sur sa proie. L’arc d’or d’Artémis symbolise les quatre mouvements croissants de la lune. Ses flèches pouvaient, parait-il, ressusciter les morts. Ceux qui couchaient avec Artémis, homme ou femme, rapportent certaines légendes, obtenaient subitement l’illumination. Nos classiques disent qu’Artémis était « vierge » comme la plupart des déesses de la mythologie. Mais le sens de « vierge » leur échappe. Il ne peut se réduire au sens de la réalité consciente où les choses sont ce qu’elles sont parfaitement confirmées les mots. Vierge dans le réel du système inconscient, signifie libre de toute culpabilité, inhibition et angoisse sexuelles. (C’est comme chez les Catholiques qui disent que la vierge Marie, bien qu’ayant enfanté, trompé son mari et pratiqué l’inceste, (puisque Dieu, notre père à tous était forcément aussi le sien), demeure à jamais, mystérieusement mais très sûrement, innocente, vierge et immaculée). Artémis, comme toutes les déesses de la mythologie, est vierge, c’est-à-dire libre, libre d’avoir des relations morganatiques ou de faire ce qu’elle veut avec les dieux comme avec les mortels.

«  De La Nature » tel était, s’accorde-t-on à dire, le titre du livre d’Héraclite. Qu’est- ce que la nature ? Le substantif nature vient de la racine « gnè » » qui signifie engendrer, naître. La nature, c’est ce qui fait naitre. Qu’est-ce qui fait naître ? C’est le réel du système inconscient (RSI) qui fait naître les choses (l’Imaginaire) et les mots (le Symbolique), autrement dit, le corps et l’esprit.  Comme l’explique Freud dans son dernier ouvrage Abrégé de psychanalyse (p.26) : « A l’ origine tout était ça ».  Et  » le ça parle », enseigne Lacan, et parle de quoi ?  Sinon de jouissance et d’orgasme. Car c’est précisément cela qui fait naître. C’est donc  bien « cette voix, qui quand elle sonne n’est plus la voix de personne, sinon des ondes et des bois », résume, encore une fois, Paul Valéry.

En déposant son livre dans le temple d’artemis, Héraclite le confiait à l’édifice le plus prestigieux de son époque : l’Artémision, reconnu comme étant la cinquième des sept merveilles du monde. Selon Pline l’ancien le temple comptait 127 colonnes de 60 pieds de haut, certaines couvertes d’or ou d’argent ou sculptées d’amazones (les amazones figurent l’autonomie de la jouissance de la femme). On ignore la mesure du pied auquel se réfère Pline l’ancien, mais on a pu retrouver le nom des architectes de l’Artémision. Ils étaient trois comme les trois hypostases du temps. Il s’agissait de Théodore de Samos, de Chersiphron le Crétois, et de Métagène, son fils. C’est le roi Crésus de Lydie, celui dont le nom est toujours synonyme d’abondance et de richesse, qui principalement finança les travaux. Les archéologues et architectes modernes ont pu établir les dimensions du temple : 137, 74 m. de long sur 71,74 de large et 127 colonnes de 18 mètres de haut. Aujourd’hui, il ne reste plus qu’une seule colonne, délabrée, oubliée, dans un sinistre terrain vague systématiquement déserté par tous les Ephésiens, les Turcs, et les touristes. Combien avait-il fallu d’ouvriers pour construire un tel chef d’œuvre ? Des centaines, des milliers, tous forcément aussi frustres et ignorants  que ceux qui construisirent les pyramides. Comment pouvait-on leur faire comprendre avec les précisions exigées par l’ouvrage, ce qu’il convenait de faire ? On sait qu’en ce temps-là, comme pour les pyramides d’Egypte, on se servait de la fameuse corde à treize nœuds et douze intervalles d’un pied (à la dimension de celle du pied du pharaon, du roi ou de celui qui commandait les travaux). Grâce au cercle de cette corde à treize nœuds, on peut communiquer facilement les quatre formes géométriques de base, nécessaires à tout édifice. Le rond de la corde à treize nœuds a été l’instrument de tous les architectes de l’antiquité, et jusqu’au Moyen-âge et aux constructeurs des cathédrales.

Si l’on regarde les reconstitutions virtuelles qu’on nous présente du temple d’Artémis nous avons l’impression qu’il n’est fait, comme pour le Parthénon d’Athènes, que de lignes droites. Mais c’est une illusion, de même que pour le Parthénon, toutes les lignes, même celles des colonnes, n’étaient faites que de courbes. La ligne droite n’existe pas, elle est le mouvement du vide qui ne peut être qu’évoqué, quelque chose comme la jouissance ou l’orgasme. Les statues populaires d’Artémis sont décorées d’oiseaux, jusque sur sa tête, et d’un blason de testicules de taureau évoquant les exploits  sexuels d’Artémis. En ces temps-là, les philosophes, les penseurs-poètes n’écrivaient leur livre qu’en un seul exemplaire qu’ils déposaient dans le temple du dieu ou de la déesse auquel leur sujet se référait. Ceux qui s’y intéressaient pouvaient ainsi copier l’ouvrage de référence et le communiquer selon leurs besoins. Le livre d’Héraclite se présentait sous la forme d’un rouleau. « Ne déroule pas à la hâte le livre d’Héraclite », nous conseille Diogène Laerce depuis le troisième siècle. Le texte ne figurait qu’au recto, écrit en majuscules et en colonnes parallèles. Les mots n’étaient pas séparés les uns des autres. Il fallait donc le lire, comme tous les ouvrages de l’époque, à haute voix. Comme on dit en psychanalyse : « Les écrits passent et la parole reste ».

Le 21 juillet 356, avant JC, rapporte Plutarque — le même jour que celui de la naissance d’Alexandre le Grand — un dénommé Erostrate, alluma volontairement un incendie gigantesque qui détruisit le temple d’Artémis, sublimation de la jouissance, et du même coup brûla le livre d’Héraclite qui lui était consacré. Interrogé sous la torture, Erostrate expliqua qu’il voulait seulement que son nom devienne une parole illustre qui traverserait  les siècles. Pendant 200 ans, il fut interdit à Ephèse de prononcer le nom d’Erostrate. Mais pour interdire un mot ou un nom il faut nécessairement le prononcer. Aujourd’hui, si on a pratiquement oublié les noms des architectes du temple d’Artémis, on répète, et on répètera, encore longtemps, le nom d’Erostrate.

En détruisant ce dont elle jouit, la jouissance se perpétue par la performativité de la parole qui n’est par nature que jouissance. Tout passe, tout casse tout lasse, mais la disparition des choses fait leur jouissance. L’extinction est jouissance. Dans Erostrate, il y a Eros. « Eros, nous dit Hésiode, est le plus beau de dieux immortel, celui qui rompt les membres et qui, dans la poitrine de tout homme et de tout dieu, calme le cœur et le sage vouloir. La perversion d’Erostrate, paradoxalement, est l’affirmation et la continuation de l’enseignement du logos d’Héraclite.

« L’inconscient ça parle » mais de trois manières différentes, selon les  trois boucles du système inconscient : Réel,  Symbolique et Imaginaire (RSI). Comme il ne s’agit là que de pur langage, c’est toujours une fonction performative qui s’exprime à chaque fois dans chaque cas d’où : « Dire c’est être, dire c’est faire, dire c’est posséder, dire c’est achever ». Le linguiste J.L Austin  a insisté sur le fait  que la fonction performative du langage, ou le performatif, dépendait nécessairement dans ce qui caractérise notre réalité, de conditions sociales, objectives et extérieures. Par exemple le « oui » que l’on prononce à la cérémonie de notre mariage est un mot performatif, c’est-à-dire qu’une fois prononcé, instantanément on a changé de statut social. On n’est plus célibataire, on est marié : « Dire c’est changer, c’est transmuter ». Le maire ou le prêtre qui énonce : « Je vous déclare mari et femme », accomplit lui aussi un acte performatif. Une fois dit, c’est fait. Mais tout cela dépend de certaines conditions. Pour pouvoir dire le « oui » performatif du mariage, faut-il encore que je ne sois pas déjà marié, ou, par exemple, que le prêtre ou le maire soit légitimement établis dans leurs fonctions, que ce ne soit pas des acteurs ou des imposteurs. Ainsi tous les verbes performatifs  » déclarer, baptiser, donner, léguer, conseiller, promettre, jouer etc. » sont relatifs à des conditions  qui leurs sont nécessaires. Si je dis  » je vous parie dix euros qu’il pleuvra demain », faut-il encore qu’il y ait quelqu’un qui dise « d’accord, je parie le contraire ». Mais dans le système inconscient, puisqu’il n’y a que de la parole, le performatif n’a besoin d’aucune condition extérieure à lui-même. Il appuie sa cause sur rien. Il affirme et ne conclue pas.C’est un performatif sans objet, autre que sa jouissance et son orgasme.

Lacan résume ce performatif si particulier par la formule : « qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend. »   C’est-à-dire : »qu’on dise » (c’est le Réel)  qui reste oublié derrière ce qui se dit (c’est le symbolique) dans ce qui s’entend (c’est l’imaginaire).

Le système inconscient, le RSI, le réel, l’imaginaire et le symbolique, donne accès  au véritable sens du logos d’Héraclite comme aucune traduction n’a pu le faire jusqu’ici. Le logos d’Héraclite est le performatif du Réel inconscient (le pouvoir de la jouissance  et de l’orgasme). D’où la justification du nom d’Héraclite par « le clitoris d’Héra ». L’action, c’est  la jouissance et Héra désigne le but, l’orgasme. Tel est le sens de la vie, le principe de l’univers et des « multivers » passés, présents et avenirs.

Noeud Article Séparation

Ce dessin est le nœud Borroméen, introduit en psychanalyse par Lacan le 9/2/72 dans son séminaire «…ou pire ». Il représente le système inconscient, le RSI : le réel, le symbolique et l’imaginaire, comme il en fera la démonstration dans son séminaire 22, « le RSI« . En topologie, depuis Euler, un cercle est appelé un nœud trivial, c’est-à-dire une courbe fermée sur elle-même. Le nouage  spécial de trois cercles dont chacun maintient les deux autres est appelé Borroméen et représente le système inconscient. L’inconscient proprement dit est représenté par le cercle du Réel (la jouissance, l’orgasme). Le symbolique, dans le système représente le sens des mots et l’imaginaire, le corps et ses images. Au centre se trouve « l’objet petit a », représentant la plus-value et le plus de jouir que revendique chaque cercle, d’où les conflits, les névroses, les symptômes. Le performatif du Réel inconscient  nous délivre des symptômes produits par le Symbolique et l’Imaginaire. C’est cette jouissance, cet orgasme, qui caractérise précisément le « logos » performatif d’Héraclite. Les fragments illustrent, de manière étonnamment précise  la topologie des nouages du RSI.

L’état orgasmique est l’état naturel de tout existant. C’est universel. La  vie, c’est l’orgasme. Quiconque peut en convenir et l’atteindre, quelle que soit sa situation. Cet état permet de transcender toute difficulté et se libérer de toute souffrance. Pour cela, la condition nécessaire et suffisante est de se séparer de la Samcda (l’Imaginaire et le Symbolique qui se moquent de tout sauf de leur petit ego), ou s’adapter aux axiomes d’Héraclite d’Ephèse.

L’orgasme n’est pas une question de vie et de mort. C’est plus important que la vie et la mort. Si aujourd’hui, on couche plus facilement cela ne veut pas dire qu’on atteigne plus facilement la jouissance et l’orgasme. Le problème relève de l’art topologique de la parole (logos).

Reste que pour le Réel du système inconscient tous les outils, concrets ou abstraits comme la parole, sont orgasmiques. Tout est orgasme, depuis le commencement sans commencement, où y aurait-il de la souffrance ?

 

« Le clitoris d’Héra » Paris septembre 2017

Par Guy Massat


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