Cercle Psychanalytique de Paris

 

HISTOIRES DU ZEN (Episode 3)

Article de M. Guy MASSAT

12) La femme n’existe pas (Lacan)

La femme n’existe pas, comme l’enseigne Lacan, signifie qu’elle est, comme on dit si élégamment en chinois, et par métaphore « la passe dont la porte est le rien (« wu »), ou plus précisément le « Wu men guan » (wu c’est le rien, men c’est la porte et guan la passe), « la passe dont la porte est le rien », allusion à la jouissance du sexe féminin. Ce qui est cependant plus difficile à saisir qu’on pourrait le croire au premier abord. Comme l’enseigne Lacan : « La jouissance, c’est ce qui ne sert à rien ». Mais qu’est-ce que rien ? « Rien » (« wu » en chinois) est ce qui ne sert qu’à la jouissance ». Le rien, c’est ce qui engendre le phallus. Selon l’antique sagesse du I King : Yin (une fente – -) produit Yang (un trait plein). C’est, autrement dit, le trou (du sexe féminin) qui fait bander. Le trou, le rien, la fente, la faille, le rond, le zéro, « C’est la puissance jouissive de la femme. C’est en ce sens qu’elle n’existe pas, comme une chose relative, mais qu’elle est de l’ordre du Réel. Et le Réel, c’est du feu. Ça fout le feu partout le Réel (Lacan « Le symptôme » p.137). « Le Réel (« la raie d’elle, la faille ») est à chercher du côté du zéro absolu ». La femme est le Réel et les choses qui existent autour d’elle ne sont que « des grimaces du Réel » (« le symptôme » p.137).

 

Si la formule « La femme n’existe pas » est naturellement recevable en chinois en vertu de  l’équivoque, du double sens de « Wu » langues occidentales « la femme n’existe pas » semble, encore aujourd’hui, être  le comble de la misogynie formulée par les pires phallocrates, qui s’en tirent, plus ou moins  en disant que « la » (article indéterminé) la  femme donc « indéfinie » en général n’existe pas car il n’existe en fait que des femmes particulières, la cuisinière, la mère, l’infirmière, la courtisane etc. Mais il ne s’agit pas ici ni de sociologie ni de de « bon usage ».

 

Dans la grammaire du troisième cerveau, ou de la pensée lacanienne, il s’agit précisément du contraire. C’est comme pour la formule « Il n’y a pas de rapport sexuel » qui ne veut pas dire que le genre humain ne peut pas baiser, mais au contraire, que l’activité sexuelle est si libre qu’on ne saurait la réduire à aucun rapport quel qu’il soit. Ce qui est l’enseignement même de la psychanalyse. « La femme n’existe pas » veut dire ici que la femme est l’absolu, l’infini et l’éternité de la jouissance dans sa fusion universelle, ou plus banalement, le sens de la vie. L’orgasme, qui est l’apogée de la jouissance génitale, est l’énergie créatrice universelle, comme disait William Reich (La fonction de l’orgasme, si on le libère de son matérialisme).

La jouissance est l’impermanence ou l’insubstantialité de toute matière et de tout être. La femme, qui par la vertu de son clitoris est polyorgasmique. Elle illustre en corps ce rien-générateur ou ce « wu men guan ».

Il se trouve que « wu men » (la porte du rien) est aussi le nom d’un moine du 13èmesiècle qui fut aussi appelé « Hui kai » nom qui signifie : « Déploiement de la Sagesse » (sagesse, rappelons-le, a le sens étymologique de saveur, de délice, de jouissance). Ce « Wu men » est l’auteur du plus célèbre des recueils de gong’g’an  (ou koan) appelé le « Wu men guan », c’est-à-dire « Recueil des koan de la porte dont la passe est le rien ». On réduit généralement  le koan ou « gong g’an »  en chinois, à une brève et énigmatique réponse paradoxale, absurde, ne sollicitant en aucun cas la logique ordinaire à toute  demande d’explication. Le Koan ou « gong g’an » chinois signifie étymologiquement : « arrêt faisant jurisprudence. (Lajurisprudence désigne la solution pratique d’une situation juridique donnée). Pourquoi répondre systématiquement par l’absurde à toutes questions intellectuelles, métaphysiques ou rationnelles ? C’est parce que l’absurde ne signifie rien que la jouissance « ce qui sert fondamentalement qu’à la jouissance.

Toute question ne relève que du réel ou de la jouissance sans raison. Rien ne force personne à jouir, sauf la morale, sauf le surmoi (voir la deuxième topique de Freud ou le nœud Borroméen de Lacan). La morale ou le surmoi, c’est l’impératif de la jouissance : jouis ! Mais il s’agit là d’une jouissance convenue d’un certain rapport sexuel, une jouissance usufruitière en quelque sorte.  (L’usufruit est le droit de jouir des choses dont un autre possède la propriété). On a « le droit » de jouir mais à condition de ne pas trop en user et de rester dans les codes. Rien de dionysiaque, rien de transgressif. C’est précisément l’inverse de ce qui se passe dans l’inconscient où la jouissance et l’orgasme sont sans aucune limite, ni aucun interdit, ce qui exprime le véritable sens de la vie.

Bien que la femme ait un clitoris, sorte de phallus supérieur en jouissance orgasmique, elle n’est, en plus, « pas toute phallique », enseigne Lacan.  Elle est avant tout, un trou qui précède ses bords, trou par lequel « la femme n’existe pas » mais génère toutes les jouissances.  Rien ne distingue la femme comme être sexué sinon le trou du sexe, ce rien qui ne sert qu’à tous les orgasmes sans entraves. C’est que la jouissance, c’est une question de bords. La zone érogène est un bord fermé, dont le trou précède son bord. Telle est la topologie de la jouissance féminine. On comprendra mieux ce que William Reich soutenait avec son célèbre « lafonction de l’orgasme » (ed. L’Arche).

Le nœud Borroméen de Lacan permet de comprendre, en outre, que l’amour diffère de la jouissance. L’amour est symbolique et Imaginaire, social, il fait sens. C’est pourquoi, il est toujours réciproque, mais il n’a rien à voir avec le Réel, l’inconscient, la jouissance, le troisième cerveau qui commande toutes choses et qui agit indépendamment des connaissances que l’on peut en avoir. N’en n’ayons pas peur. L’amour, lui, est essentiellement narcissique. Son habit, imaginaire et symbolique « fait, pratiquement, le moine ». Comme dit Lacan, l’habit aime le moine, la robe blanche aime la mariée. Combien de femmes se sont mariées d’abord pour la robe. Ce qu’il y a sous l’habit, c’est le corps, la jouissance, ce qui reste quand on a tout enlevé. On appelle ça « l’objet petit a », la plus-value, le plus de jouir, le roc du corps.

Lacan, pour illustrer la différence entre « l’amour et l’habit », raconte l’histoire de la perruche qui était amoureuse de Picasso. A quoi cela se voyait-il ?  A la façon dont elle lui mordillait le col de sa chemise et les revers de sa veste. Cette perruche était amoureuse de ce qui est essentiel à l’humain, son accoutrement. Cette perruche était comme Descartes pour qui les humains étaient des habits en promenade, « en pro-ménade », précise Lacan : L’habit ça promet « la ménade » (les ménades sont des femmes surexcitées qui personnifient les pulsions orgiaques de la nature dans le culte de Dionysos, le dieu du bonheur).La perruche, elle, était amoureuse de Picasso habillé.

L’amour c’est l’habit, l’apparence, symbolique et imaginaire. Pas étonnant qu’il finisse mal, « en général », comme dit la chanson. La jouissance, c’est le corps, le réel, ce qu’il y a sous les habits, sous les apparences, le toucher du réel. C’est la jouissance « éternelle, insubstantielle » et en expansion infinie puisqu’elle détruit ce dont elle jouit.

Toute jouissance est phallique, mais la femme en vertu de son clitoris, supérieur et plus performant que celui de l’homme se caractérise par « une autre jouissance », la jouissance du vide, de la faille, de la fente, du zéro, du trou, du rond. Le rond est non seulement antérieur et générateur de la droite, comme le sexe féminin fait bander, mais le rond crée aussi la compacité des ensembles « Rien de plus compact qu’une faille, explique Lacan, s’il est bien clair que l’intersection de tout ce qui s’y ferme étant admise sur un nombre infini d’ensembles, il en résulte que l’intersection implique ce nombre infini. C’est la définition même de la compacité. » Telle est la topologie de « l’autre jouissance » qui caractérise la femme.

La jouissance de l’homme, en tant que sexuelle, reste phallique c’est-à-dire qu’elle ne se rapporte jamais par nature au « rien régénérateur » de la femme, Il ne peut l’atteindre autrement que par la déstabilisation des koan. C’est que les créations idéologiques, scientifiques, économiques, morales et progressistes n’ont pas plus de valeurs, face à la jouissance et l’orgasme, que l’aboiement d’un chien, d’un « khat » ou autre koan du wu men guan, la jouissance et la puissance créatrice de la femme qui est « la passe dont la porte est le rien ».

 

13) En zazen l’idiot ou le Bouddha ne sont pas différenciables. On raconte qu’un véritable idiot (il ne savait ni lire ni écrire ni s’exprimer et se montrait inapte à n’importe quel travail) mais il pratiquait le zazen. De sa fenêtre, une femme le regardait souvent avec pitié. Elle vit un jour l’idiot   se mettre en zazen sous sa fenêtre, et subitement, la femme connut la plus intense des illuminations.

 

14) Quelqu’un disait d’un autre qu’il avait « le zazen arrogant » Ce à quoi on lui rétorqua qu’il n’y avait aucune arrogance dans cette posture, sauf si on relève le menton, qu’on courbe le dos, qu’on ne croise pas les jambes, et qu’on pratique dans un but quelconque. Là, en effet, on peut parler d’arrogance, mais alors, il ne s’agit pas du zazen.

 


Voir aussi

  • HISTOIRES DU ZEN (suite)

    7) Commentaires sur « Les entretiens de Lin tsi » par Guy Massat   Première partie « Prédications » Qu’est-ce que le « Khât » ? Si […]


Commentaires

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*