Cercle Psychanalytique de Paris

 

DAO DE JING – La voix de l’inconscient et son efficience

Préface

Deux découvertes archéologiques, l’une en 1973, à Mawagdui au Hunan et l’autre en 1993 à Guodian au Hubei, révélèrent que le « Dao Dé Jing » comprenait des versions beaucoup plus anciennes que celles que l’on connaissait jusqu’ici. « Ces découvertes furent comparées à ce qu’avaient été, en leur temps, celles des manuscrits de la mer morte pour la Bible», explique le sinologue Rémi Mathieu, directeur de recherche au CNRS dans l’étude approfondie de ces textes archaïques. (Lao tseu, le Daode Jing, ed. Médicis). Mais toutes ces versions font partie de la même pensée chinoise et de son art de l’adaptabilité. Ainsi que le résumait si justement Wang Bi , le célèbre lettré de la période « Des Trois Royaumes » le « Dao dé Jing » qu’on appelait en ce temps-là : « le Lao tseu », est un subtil commentaire du I Jing, « Le livre des transmutations Yin-Yang ». Cette pensée, contrairement au dualisme de l’être et du non-être occidental, est un tétralemme : « jeune yin, vieux yin, jeune yang vieux yang ». Il implique que le Bien peut être plus mauvais que le Mal et le Mal meilleur que le Bien, que le positif soit plus négatif que le négatif et le négatif plus positif que le positif, que les contraires puissent s’attirer,  se produire et se métamorphoser l’un l’autre, et qui plus est, que le contradictoire est possible. Le contradictoire est impossible dit la philosophie, mais le contradictoire est  possible, ne serait-ce que parce que l’on rit. Ce qui est, on en conviendra, une autre manière de voir, d’interroger et de comprendre, beaucoup plus pragmatique qu’idéologique, qui permet de se libérer des transferts et des répétitions comme de tous les  verrouillages de l’esprit, une stratégie parfaite du mouvement, un subtil « art de la guerre » antistress. Depuis Mattéo Ricci, le  saint père Jésuite qui au XVI ème siècle établit le premier véritable pont culturel entre la Chine et l’Occident, on traduit « Dao » par «  voie ». Une voie est un chemin qui se prétend être évidemment le bon. Ce qui fait écho à la morale occidentale et la rassure. Mais en chinois « Dao » signifie aussi « voix ». Mais quelle voix ? « Une voix qui n’a ni commencement ni nom », nous dit Wang Bi, « la voix du non-être », la voix du contradictoire, de l’impossible, mais aussi de la joie et de la justice. C’est cette voix qui quand elle sonne n’est plus la voix de personne, autrement dit la voix de l’inconscient, ou, le rire de l’univers. C’est  que, le réel contradictoire oblige, la voix de l’inconscient est bien le rire de l’univers. Comme l’enseigne Lacan, « l’inconscient ça parle » et « l’inconscient est pré ontologique », « l’inconscient se tient dans l’aire du  non-né » (Les Quatre concepts de la psychanalyse). C’est la voix de l’inconscient ou du système inconscient qui dans le cerveau produit les fameuses endomorphines qui engendrent les sensations de bien-être, même quand elle se refoule elle-même pour  toujours plus de jouissance, et même si cela entraîne des tensions musculaires, mentales et comportementales que l’on appelle symptômes jusqu’à ce qu’ils se métamorphosent et se sublimisent par la voix secrète et interprétative de l’inconscient selon la méthode dite de « l’association libre », depuis Freud. Mais comment nommer une voix qui n’a pas de nom ? Malheur cependant à ceux qui gardent sur elle le silence, ils ont beau parler, ce sont des muets. C’est que dans le système inconscient le Réel n’a pas de limite. La parole ordinaire et la parole savante (mathématique) ne sont que des avatars de la voix de l’inconscient qui leur est toujours antérieure. Les paroles ne sont que des impostures manipulant par des dissimulations fantaisistes les associations libres et les émotions que la voix de l’inconscient n’a de cesse d’inventer. La voix de l’inconscient est antérieure à tout. Elle est le Wu Ji chinois, représenté par un rond, O, le vide suprême. Néant, vide, rien, mort ne sont pas divisibles puisqu’aucune chose ne peut être moindre qu’eux. Ce sont des invariants. Mais ils sont contradictoires puisqu’ils ne peuvent qu’être dits. Tout invariant est le refoulement d’une variation de voix qui le précède. Ainsi la topologie du langage est-elle faite invariablement de ronds vides qui se nouent, ou se refoulent, eux-mêmes ou entre eux. Les sept trous du nœud Borroméen sont comme sept ondes signifiantes qui, pareils aux sept notes de la gamme permettent de créer indéfiniment des musiques. Mais en outre, la voix de l’inconscient ne se réduit pas aux dimensions du temps linaire comme la parole ou la musique ordinaires, elle voyage dans un temps vocal performatif où les émotions se jouent de toutes limites matérielles, spatiales et temporelles. C’est une voix, pour ainsi dire, extraterrestre, extra-spatiale, extratemporelle qui va sans s’arrêter par-delà toutes choses par son pouvoir créateur d’associations libres. La paronomase, figure de style qui consiste à utiliser des mots et des noms qui ont une prononciation ou une graphie similaires mais dont la signification est différente, caractérise les interprétations de la langue chinoise comme celles du langage inconscient. C’est un refus dynamique de tout système, une pensée en mouvement, perpétuellement ouverte à la révision. Ce serait une erreur de la réduire à des mots usés, quand il s’agit spécialement  comme ici, avec le Lao tseu, du livre fondamental de la pensée chinoise que nous présentons à votre aimable attention.

1

La voix de l’inconscient  est autre qu’elle-même

Les noms de l’inconscient sont contradictoires.

Toujours mobile et anonyme

La voix  de l’inconscient engendre et nourrit

Les images  fascinantes de la Terre et du Ciel.

Si elle se fixe sur un nom, la voix de l’inconscient

Se métamorphose en une mère

Qui règle toute chose  selon sa propre raison.

Ce qui empêche de voir dans tout ce qui arrive

Le mystérieux et merveilleux miracle.

Ce faisant, raison et miracle  ne diffèrent que de nom.

Leur origine est la même.

Cette origine, la raison ordinaire l’appelle l’Obscur.

Mais cet obscur est la voix de l’inconscient.

Toujours en acte et plus obscure que tout obscur,

Elle  ouvre  la porte à tous les prodiges.

 

 

2

Sous le ciel, les hommes, dès qu’ils définissent le Beau,

Font apparaître le Laid.

Dès qu’ils nomment le Bien, le Mal se produit.

C’est que les contradictoires sont simultanés

Et comme les contraires, ils permutent,

Tel le positif et le négatif, le court et le long, le haut  et le bas,

Le silence et le son, l’avant et l’après.

La voix de l’inconscient les produit ensemble,

Elle pratique l’enseignement performatif sans parole.

Les contraires surgissent, elle n’en récuse aucun.

Elle les nourrit mais sans s’en prévaloir.

Elle accomplit ses œuvres  par sa propre dissolution

Elle ne se tient  nulle part,

Mais tout se réfère à elle.

 

 

3

Ne pas imposer de règles morales

Evite aux pulsions de se combattre.

Dévaloriser les valeurs matérielles

Supprime les voleurs.

Eteindre les désirs

Évite la souffrance.

Ainsi se fait entendre la voix de l’inconscient.

C’est par le vide

Que tripes et cerveaux se soulagent

Elle fait en sorte que ni les uns  ni les autres

Ne prédominent.

Ne se soumettant à aucun

Chacun trouve sa place.

 

 

4

La voix de l’inconscient

Est le  trou qui précède ses bords,

Le vide sans limite,

Qui, ne s’arrêtant jamais,

Engendre la consistance apparente des choses.

Gouffre insondable, elle est l’ancêtre de toutes les formes.

Elle brise les pointes,

Défait les entrelacements,

Harmonise les lumières,

Sublimise les poussières.

Faille sans fin,

A la fois absente et présente.

Fille de personne,

Elle est antérieure à tout ce qui fut avant.

 

 

5

Le ciel et la terre sont inhumains.

Ils traitent toutes choses comme des chiens de paille (1)

La voix de l’inconscient  ne montre pas plus d’humanité.

Elle  considère les cent familles

Comme des chiens de paille.

Entre la terre et le  ciel

L’humain est un soufflet de forge

Qui ne s’épuise jamais

Plus il s’actionne plus il produit.

Mais, plus nombreux les mots plus abondantes les difficultés.

Selon la voix de l’inconscient,

Mieux vaut s’en tenir au vide.

 

([1]) Le taoïste Tchouang tseu rapporte que devant les cortèges funéraires on transportait autrefois des chiens faits de paille censés happer au passage les esprits maléfiques. Aprèss la cérémonie funéraire, ils étaient jetés à terre, piétinés et brûlés. Car si on les conservait pour une autre cérémonie les contrevenants seraient tourmentés leur vie durant par d’horribles cauchemars ( Tchouang tseu, « Destin du Ciel », chap.1 )


 

6

La voix de l’inconscient est une vallée ténébreuse

Recelant d’inépuisables richesses,

On l’appelle la vulve extraordinaire.

Elle est la fente mystérieuse,

La source des terres et des cieux

Qui ne s’épuise ni ne s’use.

 

 

7

Comme les Cieux sont vastes

Comme les Terres sont anciennes.

Comment les Cieux peuvent-ils ainsi s’étendre ?

Comment les Terres peuvent-elles ainsi perdurer ?

Simplement parce qu’ils ne s’identifient pas à eux-mêmes.

C’est ainsi qu’ils se renouvellent et  se perpétuent.

De même, la voix de l’inconscient  se place  en arrière

Et se retrouve devant.

C’est en agissant  sans penser

Qu’elle atteint précisément son but.

 

 

8

La bienveillance est comme l’eau

Quand elle  profite à tous sans nuire à personne,

Et qu’elle abreuve  tous les êtres même les plus méprisables.

Comme la voix de l’inconscient

Elle rend les terres excellentes,

La pensée sans limite

Et la  mesure aux choses.

Loyale et prête à toute opportunité,

Elle n’agresse  jamais car elle devance

Et inverse toute attaque.

 

 

9

Aucune jarre ne pourrait la contenir.

Pour la rassembler ou la diviser

Nul canaux ni barrages ne sauraient l’immobiliser.

Il n’y a aucun palais d’or ou de jade qui pourrait

La séduire et la retenir.

Elle est vigoureuse et fougueuse

Comme un cheval indompté.

La forcer à obéir serait s’attirer des malheurs.

Telle est la voix  de l’inconscient

Elle accomplit ses œuvres en disparaissant.

 

 

10

Impossible  de contrôler la voix de l’inconscient

Que faire  pour qu’elle ne s’enfuie pas ?

Comment saisir son origine sans origine ?

Aucun miroir ne peut  la refléter.

Comment fait-elle pour donner vie à toutes les formes ?

Les pulsations du ciel s’ouvrant et se fermant

Miment-elles son secret ?

Le monde et ses quatre limites reposent sur la voix de l’inconscient

Qui les engendre et les nourrit.

Elle les engendre mais sans les posséder.

Elle agit sur eux mais sans s’en prévaloir.

Elle les fait croître mais sans les soumettre.

C’est pourquoi on l’appelle

L’efficience prodigieuse.

 

 

 

11

La voix de l’inconscient  produit

Des creux et des pleins.

Les trente rayons d’une roue (1)

Convergent toutes vers le creux du moyeu

Qui fait avancer le char.

Les vases sont faits d’argile

Mais c’est par leur creux

Qu’on peut les remplir.

Les maisons sont faites de murs et de toitures

Mais c’est les creux des pièces, des portes et des fenêtres

Qui les rendent habitables.

Ainsi tire-t-on profit tantôt des creux tantôt  des pleins

Mais c’est la voix  de l’inconscient, absence pure,

Qui active les deux et en permet l’usage.

 

(1)Dans l’Antiquité les roues des chars étaient  d’ordinaire composées de  8, 16,24 ou 30 rayons.

 

 

 

12

Les cinq couleurs (1) inondent nos  yeux et nous aveuglent.

Les cinq sons submergent nos  oreilles et nous rendent sourds.

Les cinq saveurs envahissent la bouche

Et gâtent le palais.

Ivre de plaisirs les cœurs des humains s’affolent

Et les richesses les paralysent.

C’est pourquoi la voix de l’inconscient

Connaissant la béatitude du jeûne et les plaisirs du remplissage

Sait inverser ceux- ci en celle-là.

* La division en cinq est fondée sur le Wuxing, le principe des cinq éléments.

 

 

 

13

Faveurs et disgrâces sont dégradantes.

Honneurs et Humiliations nous atteignent

Comme s’ils frappaient notre corps.

Pourquoi  qualifier d’effroyables faveurs et disgrâces ?

Si les faveurs nous élèvent et les disgrâces nous abaissent

C’est parce que nous avons un corps.

Si l’on pouvait ne plus avoir de corps

Ni les unes ni les autres ne pourraient nous   toucher.

Celui qui respecte son corps respecte le monde.

A celui qui sait oublier son corps la voix de l’inconscient

Lui offre  tous les mondes.

 

 

14

En la regardant on ne la voit pas

On la dit Invisible.

En l’écoutant on ne l’entend pas

On la dit Silencieuse.

Même en l’encerclant on ne l’attrape pas

On la dit Insaisissable.

Ces trois qualités interdisent  toute réelle enquête à son sujet.

De fait elle n’est qu’abîme et chaos.

Son sommet est inatteignable

Sa profondeur inaccessible.

Etant illimitée on ne peut la nommer

Et l’on est forcé de s’en tenir au non-être.

Mais on la désigne aussi comme étant l’aspect du sans aspect.

L’Image sans image ou Trouble et Confusion.

Car par devant on ne voit pas sa face

Et de derrière on ne voit pas son dos.

Elle est simultanément passé, présent, avenir.

Sans commencement ni substance ni fin.

Telle est la voix de l’inconscient.

 

 

15

Dans l’Antiquité, ceux qui se conduisaient

Selon la voix de l’inconscient

On les disait subtils, merveilleux, perspicaces,

Et la profondeur de leur propos sans mesure.

Mais ce n’est pas pour autant qu’on ne saurait les décrire.

Extérieurement ils paraissaient hésitants

Comme s’ils traversaient un fleuve gelé,

Circonspects comme s’ils redoutaient leurs voisins,

Réservés comme des invités chez un hôte de marque,

Modestes comme de la glace qui fond,

Rustiques comme du bois brut,

Mais riches et généreux comme des vallées fertiles,

Tout en restant obscurs comme de l’eau trouble.

Ils pouvaient être Yin et tranquillement devenir Yang

Ou être Yang et devenir Yin.

C’est qu’en se conduisant  selon la voix de l’inconscient

Ils échappaient totalement aux comportements ordinaires.

 

 

16

S’absorber dans le vide

Fait naître la sérénité.

Les phénomènes surgissent :

Contemplez leur disparition.

Quel que soit le foisonnement des choses

Observez leur retour au vide originel.

Cette origine s’appelle sérénité

Ce qui veut dire comprendre tout destin.

Comprendre tout destin

C’est savourer la constance de l’inconstance.

Savourer  la constance de l’inconstance s’appelle lucidité.

Ignorer la constance de l’inconstance

C’est engendrer des malheurs.

L’éprouver c’est être perceptif.

Etre perceptif c’est être impartial

Etre impartial c’est être souverain

Etre souverain c’est être céleste

Comme la voix de l’inconscient.

Qui  ne s’arrête jamais

Et déjoue  tous les périls.

 

 

 

17

Le Haut et le Bas ne s’ignorent pas,

Chacun chérit son rang en faisant l’éloge de l’autre.

Mais quand Haut et Bas se méprisent

La jouissance des échanges disparaît.

Chacun, ne valorisant que sa propre position,

N’a aucune confiance en l’autre.

Les cent familles s’obstinent dans leur identité.

Et affirment avec arrogance :

Nous sommes ainsi de par nous-mêmes.

 

 

 

18

Quand la voix de l’inconscient est refoulée

Apparaissent la Morale et l’Humanisme.

Avec leurs ruses et leurs tromperies

Surgissent les plus grandes mystifications.

Les relations de parenté ne sont plus qu’hypocrisie.

Et l’amour filial tombe en confusion.

Mais, même dans ces périodes de désordre et de refoulement

La voix de l’inconscient arrive encore  à nous libérer.

 

 

 

19

Renoncez à la sainteté, abandonnez le savoir

Et vous serez efficace.

Rompez avec l’humanisme et la morale

Et vous connaîtrez l’estime authentique et la piété filiale.

Rompez avec la ruse, abandonner les profits

Brigands et voleurs se retireront.

Si ces prescriptions ne suffisent pas

Suivez la voix de l’inconscient,

Mais sans cérémonie.

 

 

20

Ne pas chercher à savoir délivre  des soucis,

Car entre accords secrets et corruptions

Où est la nuance ?

Entre Bien et Mal quelle est la différence ?

Le supérieur craint l’inférieur et l’inférieur craint le supérieur.

La voix de l’inconscient ne craint rien

Et ne fait pas de différence.

La foule en liesse fait bonne chère

Se passionne pour les histoires du monde

Et en demande toujours plus.

La voix de l’inconscient reste placide

Telle un nouveau-né qui n’a pas encore souris

Et qui ignore où il  se trouve.

La foule humaine a plus qu’il ne lui en faut.

La voix de l’inconscient, avec son cœur simple et naïf,

Se réjouie d’être démunie.

Tandis que les humains  crient et recherchent le bruit

Tandis que les plus vulgaires brillent de mille feux,

La voix de l’inconscient se montre incomplète, floue, incertaine,

Parfois ondulante comme la mer,

Parfois tourbillonnante comme un vent soufflant sans arrêt.

La foule consciente a toujours un objectif à atteindre,

La voix de l’inconscient, tel un monstre sans but,

Voyage  par-delà les mondes.

Sans origine, elle diffère de l’ensemble des êtres

Parce qu’elle en est la mère.

 

 

 

21

L’efficience du vide c’est de la voix de l’inconscient

Qu’elle procède.

Car le vide ne peut que se dire

Dans l’indistinction et la confusion ?

Et justement grâce à l’indistinction et la confusion.

Au  sein de la confusion et de l’indistinction

Il y a des images confuses  et indistinctes.

Au sein  de la confusion et de l’indistinction

Il y a des symboles, confus et indistincts.

Au sein de la confusion et de l’indistinction

Il y a le réel le plus authentique.

Et en leur milieu, se trouve la plus-value et le plus de jouir,

Qui, de l’Antiquité à nos jours, ne les quitte jamais.

Elle est ce qui engendre la multitude des êtres.

Comment le sait-on ?

Simplement par elle-même.

 

 

22

Qui se plie perdure.

Qui se tord se maintient droit.

Qui se creuse se remplit.

Qui se vide se renouvelle.

Qui perd gagne.

Qui gagne perd.

La voix de l’inconscient est contradictoire

Et le modèle de tout.

Elle ne se montre pas et c’est pourquoi elle brille.

Elle ne s’affirme pas et c’est pourquoi elle s’illustre.

Elle ne se vante pas et c’est pourquoi ses mérites sont connus.

Elle ne s’identifie pas et c’est pourquoi elle dure toujours.

Elle ne lutte avec personne

Mais tout le monde lutte contre elle.

Les Anciens disaient :

« Ce qui ploie se maintient intègre »,

Parce que le vide est la voix de l’inconscient

Qui atteint toujours sa cible.

 

 

23

Etre bref marque l’efficience,

A la manière d’une bourrasque

Qui ne souffle pas toute la matinée

Ou d’une averse qui ne dure pas toute la journée.

C’est ce que montrent le Ciel et la Terre.

Si le Ciel et la Terre savent être brefs

Que dire des humains ?

Celui qui se conduit selon la voix de l’inconscient

A des réparties  brèves et spontanées

Dans l’échec et la réussite.

Il ne s’assimile ni à l’un ni à l’autre.

Comme s’il n’avait confiance

Ni en l’un ni en l’autre pris séparément.

 

 

24

Quand on se hausse sur la pointe des pieds

On ne tient pas longtemps debout.

Quand on fait de grandes enjambées

On ne marche pas longtemps.

Qui fait l’important ne s’impose pas.

Qui se vante n’est pas reconnu.

Qui flatte n’est pas apprécié.

Pour la voix de l’inconscient tout ce qui est forcé

Est pareil à un excès de nourriture engendrant le dégoût.

Si  certains humains détestent ces comportements.

C’est qu’ils se comportent

Selon la voix de l’inconscient.

 

 

25

La voix de l’inconscient s’engendre elle-même

Avant même le Ciel et la Terre.

Silencieuse, autonome, dynamique,

Partout en mouvement elle circule sans cesse.

On peut dire qu’elle est la mère de tous les êtres,

Mais on ne saurait lui attribuer un nom.

Pour la désigner on l’appelle la voie.

Mais comment la qualifier, de «  grande » ?

La grandeur désigne ce qui s’écoule.

L’écoulement désigne le mouvement sans limite.

Sans limite le mouvement fait retour sur lui-même.

C’est ainsi que la voix de l’inconscient est grande.

Et dans le même sens, la Terre est grande, le Ciel est grand.

Et l’humain aussi est grand.

Il y a donc  dans le monde quatre cercles de grandeurs.

L’humain est l’une d’elles.

L’humain prend pour modèle la Terre,

La Terre prend pour modèle le Ciel,

Et le Ciel prend pour modèle la voix de l’inconscient

qui s’engendre elle-même.

 

 

 

26

Le lourd et le léger sont la racine l’un de l’autre

Comme le mouvement et l’immobilité.

Même en déplacement celui qui entend la voix de l’inconscient,

Ne se sépare jamais ni de ceux-ci ni de ceux-là.

Même possédant de l’or et de luxueux palais,

Il reste humble et paisible.

Comment est-ce possible ?

C’est qu’en oubliant la simultanéité des contraires,

Il perdrait la voix de l’inconscient.

 

 

27

Habile marcheuse elle circule sans laisser de trace.

Habile oratrice elle s’exprime sans se tromper.

Habile calculatrice elle compte  sans l’aide de boulier.

Habile gardienne elle ferme ses portes sans barres  ni verrous,

De telle manière que  nul autre qu’elle-même ne puisse ouvrir.

Habille lieuse elle sait nouer sans utiliser de corde,

Et de telle sorte que nul autre qu’elle-même ne puisse délier.

Telle est la voix de l’inconscient,

Si imperceptible  qu’on  se demande si elle existe

Alors qu’elle secourt tous  les êtres.

L’inutile elle le transforme en utile et le nuisible en remède.

Ceux qui n’entendent pas ces prodiges

N’écoutent pas la voix de l’inconscient.

 

 

28

La voix de l’inconscient sait être mâle en demeurant femelle.

Ainsi est-elle  la ligne immatérielle qui soutient la face et le dos.

Elle connait le blanc et s’en tient au noir.

Elle se situe  par-delà les oppositions.

Elle connaît les honneurs mais s’en tient à la honte

Car les contraires sont simultanés

Et l’origine sans origine.

 

 

29

Ceux qui ambitionnent la domination du monde,

Bien qu’ils n’agissent que pour cela,

Observons qu’ils n’y arrivent jamais vraiment.

C’est que le pouvoir suprême

N’appartient qu’à la voix de l’inconscient

Que rien ne peut asservir.

Qui croit la manipuler  se trompe

Qui croit s’en saisir la perd.

En s’obstinant à  perdurer

Ce qui était  sympathique devient pitoyable.

Ce qui était puissant devient faible.

Ce qui était indispensable devient inutile,

Et inversement.

Pour  la voix de l’inconscient

Aucun des contraires n’est supérieur à l’autre.

 

 

 

30

Connaissant la violence la  voix  de l’inconscient

Pratique le non-agir.

Sachant que là où campent les armées

Poussent des broussailles et des ronces.

Là où triomphent les armées

Suivent des années de disette,

Elle préfère ne pas procéder par la force.

Elle réussit à vaincre sans lutter.

Elle réussit à vaincre sans brutalité.

Elle réussit à vaincre sans se glorifier

Quelle que soit leur puissance ceux qui n’utilisent que la violence

Deviennent vieux avant l’âge et disparaissent rapidement.

 

 

31

Même quand elles sont belles les armes sont des instruments funestes.

Ceux qui les admirent les craignent.

Mais la voix de l’inconscient ne les craint ni ne les admire.

Elle s’en amuse.

C’est quand elle ne peut pas faire autrement qu’elle les utilise,

Et sans jamais se féliciter des victoires qu’elles remportent.

Ceux qui ne se réjouissent que des victoires par les armes

Ne se réjouissent que du nombre des trépassés.

En définitive, généraux et officiers ne sont que les ordonnateurs

Des rites funèbres.

Leurs seules victoires sont les places qu’ils occupent aux enterrements

Face à la masse des morts pleurés par tous

Dans l’affliction et la tristesse.

 

 

 

32

La voix de l’inconscient n’a pas de nom

Mais elle produit les noms de toutes choses.

Personne ne peut l’assujettir,

Mais si les rois et les seigneurs y adhèrent

Les dix mille êtres d’eux-mêmes s’y soumettent,

Le Ciel et la Terre s’unissent

Produisant une douce rosée,

Toutes les choses s’accordent sans que rien ne les y force.

Il suffit de ne pas s’arrêter pour éviter les périls.

La voix de l’inconscient est aussi  profonde et mouvante

Que les fleuves et les mers vis- à-vis des rivières et des vallées.

 

 

33

Connaître les autres  c’est être intelligent.

Reconnaître la voix de l’inconscient c’est être clairvoyant.

Vaincre les autres c’est être fort,

Mais suivre la voix de l’inconscient c’est être puissant.

Savoir se satisfaire de la voix de l’inconscient c’est être riche.

Garder sa place c’est vivre longtemps,

Mais mourir sans disparaître c’est jouir de la longévité.

 

 

34

La voix de l’inconscient est contradictoire,

Elle peut aller à gauche et à droite,

Les dix mille êtres  dépendent d’elle pour vivre,

Elle n’en récuse aucun.

Elle les forme et les nourrit sans se dire leur souveraine.

Elle est dépourvue de désir.

On pourrait l’appeler la plus infime des choses

Mais tous les êtres s’y réfèrent.

On pourrait la qualifier de grande

Mais elle ne se considère jamais ainsi.

C’est par cela même qu’elle accomplit les plus grandes choses.

 

 

35

Sous le ciel, l’Imaginaire n’est pas imaginaire

Ceux qui le savent ne subissent plus aucun tort.

Ils demeurent en paix avec la Terre et le Ciel.

Les nourritures et les musiques

Subjuguent les voyageurs de l’existence,

Alors que ce qui sort de la voix de l’inconscient

Leur semble insipide et sans intérêt.

Car la regarder ne suffit pas pour la voir,

Ni l’entendre pour l’écouter,

Et pourtant, son utilisation est inépuisable.

 

 

 

36

Pour contracter la voix de l’inconscient relâche,

Pour affaiblir elle fortifie,

Pour faire périr elle fait fleurir,

Pour s’emparer elle donne.

C’est ce qu’on appelle  son efficience prodigieuse.

Avec elle le souple et le faible triomphent du ferme et du rigide,

Les tourbillons font naître les poissons.

C’est le contradictoire, que les humains rejette,

Qui engendre toutes choses.

 

 

37

Sans la voix de l’inconscient il n’y a rien qui ne se fasse.

Si les seigneurs et les rois pouvaient s’y tenir

Les dix mille êtres se métamorphoseraient  d’eux-mêmes.

Si durant ces métamorphoses des désirs surgissaient

La voix de l’inconscient y mettrait un terme

Grâce au pouvoir magique du sans nom.

Car, si on ne les nomme pas, il n’y a pas de désirs.

Sans désirs on accède à la sérénité

Et le monde se transforme sans l’aide de quiconque.

 

 

Fin de la première partie du Dao Dé Jing

Deuxième partie :

« Dé »

L’efficience  du contradictoire

(à suivre)


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