Cercle Psychanalytique de Paris

 

Apollon «  sans nombre »

On sait depuis Heidegger que les Grecs ne croyaient pas en leurs dieux. Ces personnages ne  correspondent à aucun être. Ils figurent seulement les mots et leurs conflits qui nous animent depuis toujours inconsciemment.

On a quelque peu oublié aujourd’hui ce que voulait dire Apollon et jusqu’à  la signification de son nom.  Certains soutiennent encore, avec ceux qui  s’acharnent à discréditer la mythologie, comme par exemple les monothéistes, et tout spécialement les premiers empereurs chrétiens, que le nom d’Apollon  vient du mot péjoratif  « apollumi » qui signifie « perdre ». De nos jours les passions s’étant calmées, on pourra remarquer que  nom d’Apollon est composé du « a » privatif et de « polloi, η, ον » qui signifie nombreux, ce que l’on peut traduire en français par «  sans nombre ». L’intérêt de cette interprétation vient de ce que chaque nombre exclue nécessairement les nombres, innombrables (polloi), qui ne sont pas lui, tandis que le « sans nombre » (a-polloi) ne rejette aucune chose. L’adverbe « sans » parce qu’il marque  l’absence  est du même  coup disponible pour toute réception. Pythagore, l’inventeur du  mot philosophie, se disait fils d’Apollon, ce qui place le « sans nombre »  à l’origine des nombres. Le « sans nombre » absorbe le principe d’identité et le principe de non identité dans le même mouvement. C’est la perspective du devenir, de l’impermanence et spécialement aujourd’hui de  la physique quantique. Les savants contemporains nous disent que l’électron n’a pas de substance, qu’il est et qu’il n’est pas en même temps, qu’il est à la fois onde et particule. Ce qui relève du nihil negativum kantien c’est-à-dire du contradictoire parfait.  Cela ruine le principe d’identité  qui fondait depuis Aristote la pensée occidentale. On remarquera que le principe d’identité : A est A ou A ne peut être non-A, exclut avec une certaine arrogance tout Autre comme n’étant pas lui.  En revanche,  a-pollon, le « sans nombre », est ce qui absorbe  dans le même mouvement d’harmonie le A et le non A.  C’est  une dynamique qui relève de la pulsation temporelle que Lacan appelle l’inconscient. La mort est aussi vivante que  la vie est mortelle. On l’appelle la vie et elle produit la mort. On l’appelle la mort et elle produit la vie (tant il  est vrai que tout ce que nous mangeons pour vivre est mort, dépecé et cuit).  Non seulement l’harmonie vient des contraires mais c’est le contradictoire qui la produit.  La science contemporaine nous avertit : « Fin de la physique, début du temps ».  Apollon conduisait justement le char du soleil qui figure le temps comme sa sœur jumelle Artémis dirigeait le char des lumières lunaires. Ces jumeaux faisaient germer la vie et rendaient les cœurs joyeux. 

Les oracles et les paroles d’Apollon jouent sur l’obscurité et  la clarté, c’est pourquoi ils étaient appelés « loxias » c’est-à-dire  équivoques. Aujourd’hui, avec Freud et Lacan, on sait que la loxias est la particularité du discours inconscient qui privilégie les jeux phonétiques, les  sens propres et les  sens figurés.  C’était aussi le discours des Pythies. Sans forcer l’interprétation on peut dire que les Pythies étaient en quelque sorte les psychanalystes de l’époque. Elles guérissaient et résolvaient les difficultés par la parole et l’interprétation des rêves.  La loxias semble irrationnelle mais elle l’est comme l’irrationalité du nombre d’or qui chiffre la formule de la beauté et proportionne les correspondances secrètes des changements. Si Apollon diffère de Dionysos c’est en tant que la beauté se distingue  du sublime.  Les monothéistes et les substantialistes qui se fondent sur  le principe d’identité sont désorientés quand ils constatent qu’Apollon est décrit à la fois comme étant blond et appelé « le dieu aux cheveux d’or » et comme étant brun avec de longues boucles noires aux reflets bleutés. Plus encore  quand ils constatent qu’Apollon est bisexuel. Il a autant d’aventures avec les femmes qu’avec les hommes. La loxias, l’équivoque, l’ambigüité, la dualité, le contradictoire est impossible à admettre tant pour les monothéistes que pour les substantialistes. Nous vivons pourtant dans une civilisation électronique ce qui la fait dépendre de l’électron, « achose »  sans substance, tel le poisson soluble de Breton qui est et il qui n’est pas au même endroit, en même temps et sous le même rapport. L’électron, nous dit-on  est à la fois onde et particule. Ce qui est aussi contradictoire que la loxias apollinienne.   Sur le fronton du temple de Delphes s’inscrivait le célèbre aphorisme à double sens «  Connais-toi toi-même ». Cette formule est équivoque, parce qu’elle vise aussi bien la dimension consciente que la dimension inconsciente de l’homme. Cependant si elle se réduisait au conscient elle paraîtrait plate et naïve. Car bien évidemment dans cette perspective chacun sait qui il est. Il sait son nom, son sexe,  son adresse, son pays etc. Quoi qu’il en soit Socrate, « le plus sage des hommes », avait  placé la philosophie dans son ensemble  sous l’égide de cette sentence. C’est dans  l’autre dimension de l’être humain, l’inconscient, que l’aphorisme devient la plus étonnante des mises en abîmes. Car en effet sous cet angle aucun d’entre-nous n’a jamais su qui il était. 

Il en va de même pour l’autre précepte apollinien qui est arrivé jusqu’à nous : «  rien de trop ». Si cet adage désignait la tempérance  recommandée par la sagesse populaire, il tiendrait plus de la plus  banale prudence que d’un savoir supérieur.  Quiconque, en bon droit  pourrait lui  rétorquer «  Un peu trop, c’est juste assez pour moi ! » Pourtant ce raccourci apollinien désigne une autre logique  où la non-identité ne refoule pas l’identité, le non-A ne rejette pas le A.  Car pour l’identité de A, le non A est de trop. Pour l’être,  son « être pas » est de trop, pour le principe du tiers exclu, la troisième hypothèse est de trop.  Tandis que  cette dynamique de la loxias assure au contraire, comme la physique moderne et l’inconscient, que l’impossible-contradictoire n’est pas  de trop. 

Fils de Zeus (la vie) et de Léto, déesse de la Nuit, Apollon et Artémis sont nés sur l’île flottante d’Ortygie, car furieuse, Héra, l’épouse officielle de Zeus, avait fait en sorte  que Léto, sa rivale, ne puisse accoucher sur aucun endroit de la terre ferme.  L’île flottante Ortygie fut appelé par Apollon et Artémis le centre du monde et nommée l’Apparente, Délos en grec. Apollon et Artémis étaient doués d’une radieuse beauté et d’une force invincible. Leur père, Zeus, leur offrit à leur naissance un char magique attelé de cygnes et leur demi frère Héphaistos (le feu) leur forgea des arcs et des flèches qui avaient la capacité de tuer  ou de donner la vie. Dans leur char magique, ils voyagèrent d’abord  à la recherche  d’un lieu pour établir leur culte. Leur exploration les mena au pays des Hyperboréens, pays de l’extrême nord d’où souffle Borée, le dieu du vent au double visage. Puis ils redescendirent jusqu’au pied du mont Parnasse où sévissait un dragon femelle qui massacrait bêtes et gens en prononçant des oracles. Il était surnommé Python (du verbe grec putho, pourrir, détruire). La jalouse Héra s’était assuré ses services. En apercevant les jeunes dieux,   le monstre, dont la gueule crachait du feu, tenta de  les anéantir. Mais de leurs flèches infaillibles Apollon et Artémis abattirent le dragon femelle métamorphosant et incluant  le mal au bien et l’ombre à la lumière. Ainsi créèrent-ils sur le territoire de Python les fameux « Jeux Pythiques » des arts, des lettres et du sport. Les jeux pythiques étaient une organisation semblable aux Jeux Olympiques mais comprenant surtout, outre du sport, des concours artistiques, de théâtre, de tragédie, de comédie, de musique, de poésie, de danse etc… sous l’idéale protection des neuf muses. Ils avaient lieu tous les quatre ans, et se situaient entre les jeux olympiques. 

Dès lors, le  mont Parnasse fut consacré à Apollon  et devint la montagne des Muses, le lieu sacré des poètes. Dans le même esprit  la région de Pytho changea son nom en celui de Delphes. Delphes étymologiquement se rapporte à la fois à delphus qui signifie matrice, la matrice qui  nous fait naître, et à delphis qui signifie  dauphin. Il s’agit du dauphin au long nez, le poisson phallique, qui sauve les naufragés. « J’aime ceux qui ne savent vivre qu’en sombrant, nous dit Nietzsche, car ils passent par delà » (« Ainsi parlait Zarathoustra »). Le Dauphin est le symbole de la régénérescence par le mouvement. Il est, comme le temps qui fait passer par delà au sens propre comme au sens figuré. 

Delphes fut consacré à Apollon tandis qu’Artémis fonda son temple à Ephèse, temple qui dit-on, fut la plus belle des sept merveilles du monde. Aujourd’hui il n’en reste plus qu’une seule colonne au centre d’un terrain vague. 

Apollon, le « sans nombre » qui inclut les contradictoires dans le même mouvement s’affirme par là même le  « dieu » suprême de la musique et des arts, (représentés par  les  neuf muses).  Il créa la lyre à sept cordes. Son frère Hermès ayant inventé la flute Apollon lui échangea contre le caducée. Car  Apollon était aussi le dieu de la médecine. Il était à la fois le médecin du corps, de l’esprit  et des formations  inconscientes. Son fils Asclépios, dieu de la chirurgie, des remèdes et des poisons guérissait non seulement les maladies des humains mais  avait réussi à faire qu’ils ne meurent plus (Zeus, la vie, désapprouva ce prodige et rétablit l’ordre des choses). On raconte que ceux qui vénéraient Apollon jouissaient toujours d’une longue vie.   

Le sanctuaire d’Apollon était ouvert aux hellènes comme aux barbares. Il était  le centre culturel le plus fréquenté de toute la méditerranée. L’endroit était reconnu comme le  centre de  l’univers, parce qu’il était le  point  du cercle où  s’étaient rencontrés les deux aigles lâchés en même temps par Zeus, l’un vers l’Est et l’autre vers l’Ouest, pour connaître l’étendu de  ses royaumes.   Le temple lui-même, bâti selon le nombre d’or, était décoré de couleurs vives. Il comprenait une salle d’attente pour les consultants, devant le cabinet de la Pythie. De multiples galeries de marbres furent construites au cours des siècles pour abriter les trophées, les ex-voto et  les diverses œuvres d’art offerts en hommage à Apollon. 

L’oracle de Delphes exerça sur le monde grec  une influence majeure, tant sur les particuliers que sur les états. Il intervenait dans les affaires et les conflits des cités, sachant s’opposer aux excès des tyrannies comme aux excès des démocraties. 

Les empereurs chrétiens interdirent au nom du monothéisme les cultes païens, fermèrent toutes les écoles de philosophie, interdirent les jeux olympiques et les jeux pythiques, condamnèrent la médecine et  la science grecque ainsi que  les arts et la poésie exigeant de ne s’occuper   que de leur  Dieu unique selon  le paralogisme qu’il  ne peut y a voir d’autre savoir que lui. Le dernier oracle de Delphes fut prononcé à l’adresse de l’empereur  chrétien Julien :

 Il s’intitule : L’eau a cessé de parler : 

                      La riche demeure est tombée, 

                      Phébus, n’a plus de foyer,

                      Ni de laurier prophétique

                      Ni de source chantante

                      Car 

                      L’eau a cessé de parler.  

« L’eau qui parle » symbolise la conception du devenir opposée à la conception statique de l’être. Aujourd’hui avec la physique quantique et l’inconscient psychanalytique ne pourrait-on pas dire que, d’une certaine manière, l’eau de la source chantante, se remet à parler ? 

                                                                                                                                                     


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