Cercle Psychanalytique de Paris

 

TOPOLOGIE – Etymologie / Etymojolie

Le trou. Le point. La ligne. Le rond. Les croisements. Plastique et Métamorphose. Plus quelques autres notions pour mieux voir, interroger, rétorquer et comprendre.

 

Lorsque des savants parlent de psychanalyse sans prononcer une seule fois le mot inconscient, je les diagnostique en «psychologues à deux balles déguisés en psychanalystes », soit des canailles comme dit Lacan, et je ne me trompe pas souvent. Quand ce genre de beaux esprits parlent, avec plus ou moins de brio populiste, des mathèmes, RSI, objet petit a et topologie sans même savoir dessiner un nœud borroméen, c’est-à-dire sans être capable de différencier un vrai croisement d’avec un  faux ou un vrai trou d’un faux trou, je sais qu’il s’agit de monomaniaques pédagogues qui, par autocensure bienpensante, refoulent la première topique de Freud. Même s’ils savent, à la manière d’un disque, en répéter les mots, ils ne comprennent pas ce qu’ils disent. Ils confondent, en bons philosophes universitaires, le préconscient, qui est relatif au conscient, avec l’inconscient. Non, l’inconscient n’est pas « comme un Iceberg » ainsi que le soutient, exemple paradigmatique, Mme Roudinesco qui, selon la renommée de sa personne, serait  « la meilleure spécialiste de l’histoire de la psychanalyse ». (Ce qui fait comprendre soudainement le mot de Cioran : « Abominable Clio ! »).  Non, l’inconscient ne se réduit pas  à « la partie immergée » d’un Iceberg, à « ce que l’on ne voit pas »,  ça c’est le préconscient, pour la simple raison que ce que je ne vois pas, je pourrais  le connaître par d’autres moyens. Par exemple, je ne sais pas où se trouve mon foie, ou ma rate, mais en regardant Google ou quelque dictionnaire, je peux le savoir. Mais où se trouve l’inconscient ? « L’inconscient se trouve dans le cerveau » explique erronément Mme Roudinesco à son petit-fils. (« L’inconscient expliqué à mon  petit fils » (Seuil). p. 23). Si l’inconscient était dans le cerveau, il se réduirait à quelque chose et serait inféodé au conscient. Il serait contrôlable. Mais justement Freud et Lacan enseignent –première topique– qu’il est antérieur au corps et au conscient. « L’inconscient est langage », dit Lacan dans Ecrits p. 866. Et le langage, à la différence des langues, n’est pas une montagne de glace, ou alors, une montagne de glace qui serait du feu, c’est-à-dire un oxymore ne se résumant à aucune chose, à aucun signe, à aucun mot, incontrôlable et insaisissable.

En traduisant Unbewusst (inconscient en allemand) par le jeu de mots « Une Bévue »,  c’est-à-dire une erreur, un oxymore, une double vue, Lacan lui fait retrouver son sens dynamique et autonome dont le prive, de façon pathétique, la simple traduction linguistique. Alors ? Que faire avec le révisionnisme idéologique de Mme Roudinesco ? Comment sauver ce petit-fils que sa grand-mère jette dans les labyrinthes sans issue de la psychologie ?  Par un renversement topologique, du genre «L’inconscient expliqué à … ma petite fille », histoire de ne plus tout ramener bêtement au « phallus », allégorie de la puissance masculine,  selon laquelle les choses sont d’abord matériellement des choses, alors que la puissance véritable est « le trou » à savoir la femme, et remettre ainsi l’inconscient sur sa voix à quatre temps, c’est-à-dire inverser ce qu’on nous fait croire négatif en positif, et confondre les imposteurs de l’inconscient psycho-philosophique qui est le déni de l’inconscient, tel que l’ enseignent  Freud et Lacan. Pour cela, il faudra réapprendre à savoir, réellement, compter jusqu’à quatre, chiffre qui, selon Pythagore, représente la justice, la justice absolue, la justice commune, la justice naturelle, la vraie. C’est une question d’oreille. Ce chiffre quatre permet d’accéder à la bien heureuse topologie de l’inconscient. Il est le nombre minimum pour la création du langage topologique comme de toute langue codée. Le chiffre 4 s’écrit avec seulement trois traits, le quatrième est invisible, tel l’ob-jet petit  a, absent de ce monde, ou, la face toujours cachée de la lune.

Le but de la topologie lacanienne est de conduire l’analysant à cette septième fonction performative du langage. Car on ne trouvera jamais nulle part d’autre père que le langage performatif  (« le père formatif »). En termes freudiens, c’est la fin de l’analyse. On y  constate qu’on est devenu enfin capable, de se faire joyeux et de se sentir heureux, d’aimer et de travailler. On sait enfin se déprendre de soi-même, comme l’enseignent Foucault, le Dao, le Chan et la vraie psychanalyse, sans cérémonie,  en faveur du langage. C’est simple et solide comme un zéro. Ce faisant, le simple n’est pas l’opposé du difficile, mais l’opposé du complexe. De sorte que le plus simple peut être ce qu’il y a de plus difficile et, à rebours, le plus complexe, être le plus facile. D’où l’importance de la psychanalyse et de la topologie… de l’inconscient, incontrôlable comme le hasard et qui pourtant trame notre destin : Tuche et automaton. « Ne veux-tu rien savoir du destin que te fait l’inconscient ? », s’étonne Lacan.

Avec la vraie psychanalyse chaque séance est une expérience performative, pratique qui transmute nos perspectives sur nous-mêmes, le monde et nos comportements. L’inquiétante obscurité du vide, l’angoisse du néant et la peur du déséquilibre s’inversent en une dynamique créative du langage libérateur et purificateur. On cesse enfin d’être parlé à notre insu par quelque idéologie ou l’illumination de quelque divinité, quel que soit, par ailleurs, le niveau de nos connaissances ou de nos ignorances. On arrive à ne plus avoir peur ni de l’amour ni de l’argent ni de l’avenir, ni de quiconque.  

Ceux qui pratiquent cette septième fonction performative du langage, c’est-à-dire précisément la topologie du nœud  Borroméen, cœur de l’inconscient psychanalytique (et non pas philosophique), savent se débarrasser de l’univers. Ils savent se rendre heureux, sans raison, à partir de quoi ils peuvent jouer à la notoriété, devenir de bons commerçants, ou s’installer dans l’exquise position du vide parfait des taoïstes (zuo chan). L’univers n’est pour eux qu’un nuage de poussières en tourbillon qui fait apparaître des formes éphémères, insubstantielles et qui n’ont jamais d’autre importance que ce qu’ils en disent. Par cette voix performative, on comprend et ressent intimement « le rire de l’univers » (aujourd’hui des savants nous expliquent gravement que le rire est thérapeutique. Il y a même des écoles du rire). Ce faisant Lacan a toujours enseigné que : «  Si la psychanalyse n’est pas amusante, ce n’est pas la psychanalyse ». Ce qui fait rire, c’est que rien n’est jamais que parce qu’il est dit. « L’inconscient est langage ». Exemple à la mode : le jour où la chanteuse Beyonce (65 millions de disques) « est devenue noire », c’est quand elle l’a dit  en public (voir la vidéo sur Google). Avant elle chantait si bien qu’on la croyait blanche. « Le Réel c’est ce qui cogne », explique Lacan, c’est-à-dire ce qui pue, ce qui sonne comme les coups d’un boxeur, en bref, la voix du Réel. C’est la voix véritable, la septième fonction performative du langage : le « petit a » au centre du RSI.  Ça  permet, entre autre, de ne plus se laisser manipuler par les mots,  les lettres ou les signes de quoi, ou de qui que ce soit, mais de le comprendre et de lui rétorquer promptement selon le contexte.

De prime abord, le mot topologie est composé de topos, « lieu » et de logos, « parole ».   Interrogeons d’abord étymologiquement « topos» ?  Ce mot grec, nous dit Chantraine dans son Dictionnaire étymologique  de la langue grecque,  désigne : « le lieu, la région, une partie du corps, notamment  le sexe de la femme  et…  un emplacement funéraire… ». En rhétorique, topos désigne la matière du discours, d’où les fameuses topiques de Freud. Topos désigne encore l’adverbe de lieu « où ». D’où — question triviale et interrogation métaphysique — : « où sommes-nous ? »  « Il est avantageux d’avoir où aller, nous  souligne le Yi King, le livre des transmutations. Car nous nous croyons ici, et pourtant déjà nous n’y sommes plus. Mais, en fait, où sommes-nous ?  C’est comme se demander qui l’on est. Personne, en toute rigueur, ne le sait, personne ne l’a su, personne ne le saura jamais. Mais on fait comme si on avait des pères, des mères, des frères et des sœurs, des repères, des signifiants et des signifiés, qui ne sont que des fantasmes, des fantômes, des vibrations sonores. Car il ne peut y avoir de point de vue de tous les points de vue possibles, ni d’ensemble de tous les ensembles. En conséquence, l’univers n’est nulle part et nous-mêmes nous ne sommes personne et précisément nulle part. Toutefois, bien qu’être quelque part ou quelque chose n’ait aucun sens, ce non-sens fait sens. (C’est « La Décision du sens » de Barbara Cassin). On sait dire « ici et là » en se référant à quelques autres, parce que tout se divise. On parle (logos), on convient entre nous, c’est-à-dire avec d’autres aussi éphémères que nous, du «  trou » où l’on habite, du« trou » d’où l’on vient et du « trou où l’on va » : En fait, « le sexe de la femme et l’urne funéraire (topos de l’arrivée et du départ, comme le pensaient les Grecs). Mais qu’est-ce qu’un trou ? Les noms « trouvères et troubadours », poètes nomades du Moyen-âge, s’y infèrent. C’est par ses trous que « l’homme vit en poète ». Car la poésie sortant du trou précède toute chose et fait tout tourbillonner. « Il n’y a de trou qui vaille que la trouvaille » formule Lacan.  «Un, deux, « trou- a »… l’infini ».  Le trois sort du zéro c’est-à-dire de du nulle part, en topologie. Mais, d’ordinaire on nous fait prendre le trou pour une dépression, un cafard mélancolique pour affligés, un naufrage dont on ne saurait sortir tout seul, comme le chante  Johnny Halliday : «… Les mots ne sont jamais les mêmes pour expliquer ce qu’est le blues… ». Mais ne sommes-nous pas des Robinson ?  Puisque pour nous comme pour lui, le naufragé solitaire, abandonné de tous, le trou  « c’est la trouvaille ». Toutefois, ramène alors, avec son air grave la sagesse sans fantaisie des philosophes, ce qu’il y a de plus indiscutable, c’est la mort. On y va tous dans ce trou-là. Pourtant, si nous poussons la question un peu plus loin (« l’inconscient est langage, c’est-à-dire poésie ») avons-nous seulement un nous-même pour passer réellement dans ce trou ? Ne serions-nous pas simplement des mots, éphémères, pareils au  bateau de Thésée dont on remplaçait les pièces une par une de telle sorte que, depuis très très longtemps, il ne possédait plus rien de son origine, mais on s’obstinait toujours à l’appeler le bateau de Thésée ? Donc, bateau hypothétique qui, comme toute thèse, ne tient que par les mots utilisés. Vive l’aventure. Du coup la mort ne relèverait que de la croyance. Ce serait, comme dit Lacan «  un acte de foi ». C’est que, pour peu que l’on conçoive les choses, le temps, l’espace et toutes les dimensions en mouvement, en devenir, en impermanence continue, en vision nomade, pour ainsi dire, on peut entendre alors, (l’inconscient étant langage)… le vide absolu. Sa voix en quelque sorte. La voix du trou de «l’origine sans origine », comme dit la pensée chinoise. C’est que le vide absolu n’existe pas. Il ne peut que se dire sinon il serait quelque chose, ce en quoi il équivoque et personne ne peut le réduire à une idée ou à de l’être. Il relève de la théorie des bifurcations, des oxymores, des croisements, tel Janus, tels Artémis et Apollon dans la mythologie, tel la double hache crétoise, ou avant le silex biface de la préhistoire, ou de nos jours le Bowie kniffe dont la lame est tranchante des deux côtés, et que le célèbre chanteur a pris pour pseudonyme. Une bifurcation c’est une division en deux, comme les deux cordes vocales qui ne se rejoignent que par leurs vibrations. En tout cas, le sens du non-sens ne relève que de la performativité de la voix. Cette voix performative peut prendre tous les aspects et soutenir les analogies les plus inattendues. En conséquence se révèle une sémiologie du vide comme langage, une sémiologie de la poésie continuellement renouvelée, une sémiologie de la voix, une sémiologie du trou, mais du trou « qui précède ses bords ».  L’inconscient, le langage, la poésie, relèvent de ce type de trou, dont on ne sait rien et qui surgit comme arrive le hasard,  trou sans origine, sans fond, sans limite, « énergie noire », dit Freud, noire comme la nuit. « Noir parfait, porte de tous les prodiges », dit Lao tseu (poème 1, 6 et quelqu’autres). « Nuit verte aux neiges éblouies », dit Rimbaud. « Un vide sans fond sans rien d’interdit » dit le Pi Yen Lou (Propos sur l’abîme verdoyant, 8ème s.).  Le son u (ou) dans le Kototama, désigne le son d’avant  la création. U vert, ouvert, « nature » du vide : « Virements divins des mers virides, paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides que l’alchimie imprime au grand front studieux », précise la couleur des  « Voyelles » rimbaldiennes. Le vert est la couleur des transmutations, enseignent depuis toujours l’alchimie et l’alchimie des verbes.  

« L’inconscient ça parle », conclut Lacan. Le vide absolu parle puisqu’il ne peut être que dit. C’est le réel « à quoi on se cogne » comme à un mur, un peu comme le « mur de Planck » (voir Google, Wikipédia, Etienne  Klein…) qui marque la limite au-delà de laquelle les lois de la physique ordinaires se trouvent inversées. Là,  nous n’avons nul besoin de racines. On peut s’y  déraciner, s’y décontrôler de plaisir. C’est consistant comme les croisements d’un nœud premier. C’est que dans cette dimension la ligne droite n’est pas le plus court chemin d’un point à un autre. Et c’est comme pour y faire signe que les ponts chinois ne rejoignent la rive opposée qu’en faisant des zigzags ou que Lacan fumait des colubras, des cigares en zigzag. Les Chinois ont construit le plus grand mur du monde, la « muraille de Chine qui se tord et tourbillonne sur 26000 kms aux dernières estimations, ce qui est la distance nécessaire pour joindre le pôle nord et le pôle sud. Ce qui montre bien que la pensée bifurcatoire du vide, ou du Wu Ji, O, chinois s’y connaît en concept de mur et de pont. Le vide précède ses murs qui  unissent,  séparent, protègent et rejoignent les opposés. Le fondateur du Bouddhisme tchan pratiquait le zuo tchan (zazen) devant un mur, le mur du vide et on lui doit le kong fu de Shaolin (le savoir-faire des arts martiaux). Comme dit Lacan : «  je parle aux murs », et si on leur parle les murs nous parlent aussi.  Autrefois Johny Hallyday chantait  « l’amur » à la place de l’amour, (aujourd’hui il dit « l’amour » comme tout le monde : ce qui montre qu’avec le temps, on glisse souvent dans la platitude de la bien pensance ordinaire).

Mais… « Entre l’homme et l’amour, il y a la femme. Entre l’homme et la femme, il y a le monde. Entre l’homme et le monde, il y a un mur » chante le poète Antoine Tudal, neveu du peintre russe Nicolas de Staël qui a peint des murs si étrangement éloquents. « L’inconscient est langage », et le langage, ou la poésie, est le mur oxymore du vide. Nous sommes à nous-mêmes le vide qui crée ses murs comme le futur poussin crée la coquille qu’il finit par briser pour créer, comme disait Orphée, le ciel, partie supérieure de la coquille et la terre, sa partie inférieure. Depuis « l’origine sans origine » nous, hommes ordinaires sur la planète bleue, nous ne sommes jamais que les caméléons du langage, mais nous nous obstinons à croire à l’existence des choses, comme si la poésie ne comptait pas. En  ce sens, comme le chante David Bowie, « l’homme est un obstacle ». Il ment quand il se dit être lui-même. Qu’il  mette un masque, et il trouvera sa vérité.  « Wo es war soll ich werden », dit Freud (« Là où fut ça le je doit advenir »), « je », à comprendre comme le « je est un autre », un masque, qui sans cesse se transforme. C’est l’art des masques. L’art démasque. Les autres ne sont que les masques, en quelque sorte,  de nos existences passées, et, réciproquement. Ce qui implique que la mort n’est là que pour être employée. « Si le grain ne meurt, rien ne pousse », comme le savent tous les paysans. Les langues sont des codes qui, hors de leurs limites, n’ont plus de sens. C’est « la théorie des catastrophes » développée par le topologue René Thom. Les catastrophes sont semblables à des lignes qui, arrivées au bout d’elles-mêmes, ne trouvent plus rien, sauf leur rupture. Le langage, lui, est semblable à une ligne qui arrivée à son extrémité sait faire retour sur le verso d’elle-même. Ainsi le signifiant des langues n’est jamais le signifiant du langage, n’en déplaise aux linguistes. Pour le langage qui est sonore, comme la caresse du vent, chaque face a un dos, et plus grand la face plus grand le dos. Pour lui les antagonistes sont des oxymores, complémentaires, et non pas manichéennement opposables.

Donc, la topologie lacanienne commence par le trou, mais un trou « qui précède ses bords », ses bords qui ont des faces et des dos, des dessus et des dessous, des croisements qui tourbillonnent. Ce trou tourbillonnant est figuré par un rond, un zéro, un O. On l’appelle en mathématique un nœud trivial. Ce sont les bouddhistes qui ont inventé le zéro dont ils se servaient pour exprimer le Nirvana, l’Extinction : principe premier de l’Eveil ( éveil, étymologie : vigueur). La topologie des nœuds est donc faite de ronds qui se nouent eux-mêmes ou entre eux. Des « ronds de ficelles » qui se métamorphosent, comme le montre Lacan dans « Encore » (séminaire 20. Voir p.123 les métamorphoses du nœud du fantasme). Les nœuds ordinaires et les nœuds de marin ne se ferment pas sur eux-mêmes. Ils relèvent des langues en quelque sorte. Ce sont des codes : Un nœud, deux nœuds, trois nœuds, etc.  forment un message. Les nœuds topologiques, eux, se ferment sur eux-mêmes. Ils relèvent du langage. Ce sont des lignes qui font retour sur elles-mêmes, qui s’inversent en leur contraire. Comme dit Laozi : « Le retour est le mouvement du Dao ». Ce qui est figuré par le  Wu Ji : O, de la pensée chinoise, le « Il n’y a pas ». Le Tai Ji, « le il y a » est le Wu Ji qui se croise lui-même (voir mon Dao De Jin p.98). Tout nœud s’exprime, ou s’identifie, par son nombre de croisements. Trois croisements consistants sont nécessaires au minimum pour faire un nœud. Le trois alterné est ici originaire comme le temps qui a toujours « un présent, un passé et un avenir ». Mais alors, direz-vous, le rond, le zéro, le Wu Ji qui ne montrent pas de croisement, sont-ils des nœuds ? – Oui, ils le sont. Les mathématiciens le confirment : le rond est un nœud dit trivial (un nœud à trois voies). Mais où sont-elles donc ces trois voies qu’on ne voit pas, sont-elles devenues des voix ? Bien visibles, comme écrites sur le nœud premier. C’est que toute ligne est faite de points. Un point, ici en topologie, n’est pas, contrairement à la géométrie, le croisement de deux lignes dans l’espace. Le point est conçu dynamiquement, non plus dans l’espace mais dans le temps. Le point a donc trois dimensions comme le temps, c’est un nœud  inséparable de ses trois croisements comme le temps est indissociable de ses trois dimensions, le présent le passé et l’avenir. Ce point, ou ce nœud à trois croisements, peut se resserrer sur lui-même dans un mouvement centripète jusqu’à ce qu’on ne le distingue plus, et fuir en créant une ligne qui se referme sur elle-même en un rond. Toute ligne à l’infini se ferme, en effet, sur elle –même, faute de quoi le temps bien qu’immatériel, n’aurait pas la consistance qu’on lui connaît, et, qu’il inflige à toute chose. Ainsi, bien que sur le nœud trivial, ou le rond, on ne voit pas de croisements, comme il est fait de points, fussent-ils invisibles comme le temps, il est un nœud, un oxymore : O.

Le titre de l’avant dernier séminaire de Lacan : « La topologie et le temps » (séminaire 26)  indique bien qu’on est dans le langage, c’est-à-dire dans la voix, laquelle se déroule dans le temps, et non comme les choses dans l’espace. Pour résoudre le problème du temps, il n’y a eu  jamais que trois solutions : la mort, le zuo chan (le croisement des jambes. Voir le maître Soto zen, Eiheiji Myazaki, sur Google) ou la topologie lacanienne. Dans la postface de mon livre « Dao De Jing » (p.189), je décris la façon la plus pratique, la plus facile, avec les phases de la lune, de dessiner le Borroméen. Pourquoi ? Parce que la lune est la meilleure figuration du temps. La définition du nœud dit Borroméen est que si l’on tranche un des ronds, tous les autres sont libres. On chute du temps dans l’espace. Le Borroméen est comme le métier à tisser du temps où le fil des Moires de la mythologie, que Clotho, Lachésis et Atropos métamorphoseraient continuellement en des dentelles toujours nouvelles, telles les douze chaînes Borroméennes de Pierre Soury, le topologue de Lacan, qui ornent toujours les murs de la faculté des Sciences Denis Diderot à Paris.

Pierre Soury est ce génial polytechnicien, membre du CNRS, professeur universitaire de mathématique, qui vivait en communauté, style Hippie, avec d’autres topologues, comme Michel Thomé et Christian Léger et qu’appréciait tant Lacan.  Lacan le nommait régulièrement dans ses cours et le fit plusieurs fois parler à sa place. On doit à Pierre Soury les trois tomes de son cours magistral « Chaînes et Nœuds » (édition Michel Thomé). Ce faisant, Pierre Soury pensait, que la topologie des nœuds était la langue de toutes les langues possibles. Il demanda à Lacan de l’accepter en analyse. Mais Lacan qui, lui, considérait que la topologie est l’inconscient lui-même c’est-à-dire un langage, la poïétique originelle en quelque sorte,  et non pas une langue qui relèverait de quelque code que ce soit, lui répondit « Ce n’est pas la peine puisque vous avez la topologie ». Or le mathématicien ne saisissait pas la différence entre langue et langage, c’est-à-dire entre conscient et inconscient. Ce qui  lui fut fatal. Le 2 juillet 1981, Pierre Soury se suicida dans le bois de Fausses-Reposes. Lacan mourut trois mois plus tard, le 9 /9 /81 (comme pour donner, pourrait-on dire, la preuve par neuf de son enseignement sur le langage, la voix performative de l’inconscient, pareille au Dao du Dao Dé Jing dont les 81 poèmes forment le plus beau commentaire du Livre des Transmutations des quatre bases topologiques du Yin et du Yang).

On diagnostiqua chez Lacan un début de cancer du côlon. Il pouvait se faire opérer. Mais il refusa. Pourquoi, lui demandait-on  « Parce que c’est ma fantaisie », répliquait-il. Le cancer, une fantaisie, comment cela ?  Le cancer est un développement anarchique des cellules mais, analogue, d’une certaine manière, aux rêves, qui sont des déploiements anarchiques d’images, de sons et de situations sans rimes ni raison, comme le langage de l’inconscient, une « fantaisie » en quelque sorte. Mort du côlon, mort à Colone comme Œdipe sortant de sa tragédie ? « Là où meurt Œdipe ce sera la richesse et l’abondance », avait annoncé un oracle. L’inconscient est un oxymore et la topologie le croisement de contradictoires, « ni perception ni non perception » (N’evasanna, « ni A ni non A »,  hishyrio,  dit-on dans le Chan). Les derniers mots de Lacan avant sa « transformation de transfert », comme il est dit dans le Chan pour désigner la mort, furent : « Je suis obstiné je persévère ». A quoi ? A maintenir que l’inconscient est langage, et qu’il précède et succède  à l’éphémère du conscient.

Heidegger, dans « Achèvement de la métaphysique et poésie », n’explique-t-il pas que  « penser n’est autre que poétiser » ? N’est-ce pas conclure qu’inconscient, langage et topologie forment un oxymore dont les éléments sont aussi inséparables que les croisements d’un nœud premier,  ou encore, un  nœud trivial ?

Reste que l’oxymore sera toujours subversif et ne fera jamais l’affaire de la bien-pensance pour laquelle les choses ne peuvent être que des choses ou des êtres, alors qu’elles ne sont, les unes comme les autres, que ce que l’on en dit. Dès lors, on comprend pourquoi Lacan a dissout son Ecole : Diviser, c’est multiplier pour empêcher tout  Vatican de son enseignement de la psychanalyse. Qu’on se reporte à son dernier et extraordinaire séminaire « La dissolution » (1980) qui est l’épanouissement de sa pensée tout en faisant un retour parfait sur l’ouverture de son premier séminaire, en 1953, où il compare la psychanalyse à la praxis des maîtres Zen.

Le Réel n’est ni Imaginaire ni Symbolique – L’Imaginaire n’est ni Réel ni Symbolique- Le Symbolique n’est ni Réel ni Imaginaire- A -Non A- Ni A ni Non A. Chacun étant aux deux autres ni l’un ni l’autre. Telle est la voix performative, Dao en chinois. Tels sont les trois ronds noués ensemble dans le nœud Borroméen de telle manière que, par ce nouage, chacun s’infère à l’ob-jet petit a, « la plus-value et le plus de jouir ». C’est ce nœud Borroméen du RSI que Lacan introduisit en psychanalyse le 9 février 1972 dans son séminaire « …ou pire » (non édité).

Ainsi que l’a parfaitement compris le premier psychanalyste chinois Huo Datong : « L’inconscient de tous les individus est structuré comme l’écriture chinoise ». Elle en a à la fois la plastique, les métamorphoses esthétiques et la rigueur. Elle est topologique. L’avenir de la vraie psychanalyse se situe, semble-t-il de nos jours, dans cette direction.

Guy Massat


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  • ZEN ET BORROMEEN

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