Cercle Psychanalytique de Paris

 

LE SON ET LE NOEUD BORROMEEN

Article de Guy Massat

Ma wu ming

 

« L’inconscient ça parle ce qui le fait dépendre du langage, dont on ne sait que peu », nous dit Lacan dans Télévision (p.16). C’est que le langage s’oppose aux langues courantes à la manière dont le Dao (la voix véritable) diffère des voix ordinaires. Les voix communes se définissent et s’articulent elles-mêmes ou entre elles, tout comme les langues. La voix véritable, elle, ne cesse pas de se dire sans jamais se définir. Car elle se refoule elle-même pour aller toujours par-delà elle-même, dans une sublimation transcendantale, un plus de jouir, comme fait la poésie. Elle dit mais elle est déjà autre que ce qu’elle a dit. C’est cela le véritable refoulement originaire ou pulsation temporelle (les quatre concepts), ou le langage de l’inconscient, dont Lacan précise qu’il « se tient en attente dans l’aire du non-né ». (Donc, d’une certaine manière, on parlait déjà avant d’être né). (Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse p.25). « Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend » (L’Etourdit, p.449 in Autres Ecrits). Au refoulement originaire qui est un continuel dépassement de sens se substituent naturellement les refoulements des sociétés qui tentent par tous les moyens d’imposer leurs propres, statiques et ennuyeuses façons de jouir. Les différentes cultures sur cette planète ne cessent d’en établir des dictionnaires. C’est pourquoi, comme le dénonce Rimbaud : « Il faut être académicien, — plus mort qu’un fossile, — pour parfaire un dictionnaire, de quelque langue que ce soit. Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l’alphabet, qui pourraient vite ruer dans la folie ! » (La lettre du voyant).

C’est pendant la guerre que Lacan apprit le chinois. Son professeur, François Cheng, lui parla du Taoïsme. « Tao signifie voie » lui dit-il. « Pourquoi pas voix ?», demanda Lacan. « Mais Tao signifie aussi voix en chinois », lui expliqua François Cheng. Cela suffit à Lacan pour comprendre, d’un seul coup,  le Taoïsme bien plus profondément que ces sinologues qui prétendent rendre compte du livre de Lao Tseu en s’obstinant à traduire Dao par voie. Quant à François Cheng, il devint académicien.

C’est que, pouvons-nous dire, en jouant sur le son, « la voix vaut A », en tout cas, quand il s’agit de la voix, véritablement voix, qui diffère des voix ordinaires, comme diffère le système inconscient du système de la raison ordinaire ou savante. Qu’est-ce que A ?  Le son a en chinois, employé en fin de phrase, marque toutes les formes d’interrogation (d’ailleurs, « le système inconscient de tous les individus est structuré comme l’écriture chinoise »). Dans cette dimension du système inconscient le concept de « savoir » se change phonétiquement en « s’avoir » par le simple fait que l’avoir précède l’être qui lui est toujours statique. Avoir (A-voir) est le pouvoir mystérieux de faire quelque chose avec peu et même à partir de rien.

Les sons écrits, c’est ce qu’on appelle des lettres. Mais les sons ne se réduisent pas à des lettres prononcées. Dès qu’on quitte le système de raison pour entrer  dans le système inconscient (le RSIa), c’est l’inverse : le son produit la lettre.  Parmi tous les sons, le son a tient un rôle privilégié, dans toutes les langues extrêmes orientales, dans le pâli, le sanscrit ainsi que dans le système inconscient de la psychanalyse. Le système inconscient chez Lacan pourrait même se résumer à quatre sonorités de A : 1) A, (le grand Autre, à l’inspiration).  2) Ⱥ, (l’Autre qui n’existe pas, à l’expiration), 3) a, (le petit autre, le moi imaginaire « le mot a »). 4) l’objet petit a, (la plus-value, le plus de jouir). Le grand A correspond au Symbolique, le Ⱥ au Réel (l’inconscient), le a à l’Imaginaire, et « la plus-value et le plus de jouir » à « l’objet petit a).  Tout cela se déchiffre sur le nœud Borroméen. Le son a est l’articulation phonétique la plus élémentaire. Il suffit d’ouvrir la bouche pour qu’il soit énoncé. Dans les écritures de l’Inde, le a est inhérent à toutes les consonnes de l’alphabet. Le a est le début, donc par conséquence, le principe de tous les sons. De plus, en pâli et en sanscrit comme en grec, le a est la particule de la négation dynamique (exemple, en grec, atome, athéisme, en pâli « anatta » qui signifie sans ego, sans soi-même, et « anytia » en sanscrit qui désigne l’impermanence). L’impermanence est ici antérieure au permanent qu’elle crée, qu’elle refoule, et qu’elle dépasse pour plus de jouissance. Ce système dynamique du son a est une sorte de jeu de nouages qui structure naturellement l’évolution universelle en ordre ascendant et descendant, et qui se montre, en outre, fondamentalement érotique. Cette étrange conception, en effet, se retrouve, à peine modifiée, dans toutes les écoles secrètes du Tantrisme indou et taoïste. Dans la Prajanaparmita le son a et la lettre a résument toutes les formes de sagesse et de saveurs. Elles sont le milieu producteur, « le lieu sans lieu », le nulle part, « l’origine sans origine » qui produit tous les phénomènes. Le son a ne dépend ici d’aucun facteur, il n’a pas de nature propre, pas de racine, c’est pourquoi on l’appelle le vide. Non pas le vide négatif de quelque chose mais le vide productif de la pensée antique. Celui qui se voit, directement entre les lignes, entre les mots, entre les lettres. Si l’on entend une différence entre des sons c’est qu’il y a du vide qui les articule. Le vide est producteur. Rappelons pour exemple que  l’étymologie grecque et phénicienne de la lettre A, alpha, est la vache, animal producteur de lait, de viande et dont même les excréments servaient autrefois de combustibles. Ainsi la vache, α, est-elle aussi productrice de feu. « Le feu c’est le Réel » (l’inconscient), dit Lacan dans le séminaire 23, le Sinthome, p 121.  C’est pourquoi, on dit que celui qui est éveillé, en entendant, dans n’importe quelle langue, le son de la lettre a, s’absorbe immédiatement dans son sens le plus intime qui est que toutes les essences et toutes les existences sont vides, pareilles à un feu qui durerait toujours. Quiconque prononce la lettre a énonce, même à son insu, le son de l’impermanence et de la jouissance. Le son, puis la lettre a, figurent le commencement sans commencement présent entre toutes les lettres de tous les alphabets et les contenant toutes. C’est la suprême doctrine du vide, selon Nagarjuna. Car toutes les lettres et tous les sons se ramènent au vide, mère et source inépuisable de tous les phénomènes. « Le Réel, c’est le zéro absolu » (Lacan « Le sinthtome « p.121). Comprendre les sons de tous les mots passés, présents et futurs, c’est seulement entendre le son a et voir directement  le vide créateur et flamboyant de l’univers. Le son a n’est ni masculin ni féminin, ni non masculin ni non féminin. Mais c’est lui qui est la bifurcation, ou la torsion, qui produit la jouissance sexuelle yin-yang et toutes leurs combinaisons. Le son a, étant le premier de tous les sons, correspond, dans le bouddhisme, à l’Eveil, et la lettre a, α, figure par sa torsion la position A du lotus ou zuo chan (zazen). Le son a est la pulsation du temps lunaire, évoquée par les sept trous du nœud Borroméen. Ces sept trous, qui précèdent leurs bords, forment les révolutions du vide parfait. L’Eveil, dans le bouddhisme, étant traditionnellement comparé à une fleur qui s’épanouit comme un idéogramme chinois. Prononcé à l’inspiration le son a crée toutes les condensations et productions de lettres ou d’êtres, des tensions et des constructions nécessaires, mais aussi de la douleur et de la souffrance. Prononcé à l’expiration, le son  a redevient sonorité et onde pures qui déplacent et débloquent toutes les résistances, physiques, mentales et comportementales. L’expiration du son a expulse le soi (l’atman, l’ego, le narcissisme de mort et toutes les raideurs douloureuses).  Le son a est aussi appelé dans la mythologie indoue le son du tonnerre ou le tambour céleste. Le son a accompagne secrètement les mots de tout ce qui se dit et s’écrit. Sans lui les dires et les écrits resteraient narcissiquement figés, incapables de changer de sens et donc d’animer toute jouissance constructrice. Le son a est un phénomène vibratoire composé à la fois d’ondes réelles (vides ou sonores), imaginaires et symboliques se superposant  en différents tressages et nouages et dont l’harmonie est figurée par le tétralemme du nœud Borroméen (RSIa). Tandis qu’en mathématique le quanteur  universel « pour tout » se note par le symbole ∀ (A à l’envers).

Les sept trous du nœud Borroméen correspondent analogiquement  au chant des  « sept  a »  du refrain  Caro nome’ il mio cor (ou « air de Gilda »), du Rigoletto   de Giuseppe Verdi (acte I, scène 2) : a -a a- a a – a – a (désolé, mais je suis incompétent en écriture musicale). Il s’agit pourtant, parmi d’autres exemples,  de l’illustration sonore et parfaite du rire jouissif de l’univers. Les américains  Murray Kenton et Tash Howard en ont emprunté le thème pour en faire une chanson comique (1966), reprise par Henri Salvador sous le titre de « Juanita Banana » et qui fut un succès international. Comme disait Lacan « la psychanalyse doit rester amusante ». Car le pouvoir véritable est dans le son,  pas dans la banane, qui reste, au figuré, la figure comique et tragique du phallus  ɸ, comme le montre le rond de l’inconscient passant pardessus celui du symbolique dans le nœud Borroméen. A ne pas savoir le déchiffrer chacun peut porter au fond de lui, même oublié, mais sourdement actif, un chant de perdition qui se répète et le conduit d’échec en échec jusqu’à la mort. La méthode  psychanalytique permet d’inverser cette fatalité : Racontez-vous n’importe comment. De toute façon, ce sera d’une certaine façon. Alors, c’est comme si on tranchait  dans sa propre main, nous-même, par nous-même et  pour nous-même,  une nouvelle et profonde ligne de chance qui métamorphoserait toutes nos souffrances en bonheur par le simple pouvoir de notre propre voix. Tant il est vrai que le son a produit les lettres, les êtres, qui n’existent pas vraiment, qui  sont imaginaires, qui passent et redeviennent naturellement le son a dont elles étaient issues. Dans le système inconscient « les écrits passent et la parole reste », comme dit Lacan. C’est l’émotion qui compte et raconte.

 caligraphie

Calligraphie du son a par  Kobo Daichi  (9) s.), fondateur du  bouddhisme Shingon, c’est-à-dire « la véritable Parole ».


Voir aussi

  • LES PRODIGES DU VIDE

                     Préface au « Lao tseu » (le « Dao de Jing ») :                        […]


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