Cercle Psychanalytique de Paris

 
Mercredi 25 mars, 2015
20 Rue Danielle Casanova, Paris, France
Animée par Guy Massat

La scansion psychanalytique et le subitisme Zen par Guy Massat

La scansion

Suspension des certitudes

La scansion psychanalytique et le subitisme Zen

Le dire précède l’existence

L’art de l’analyste — ceci est valable pour l’analysant comme pour l’analyste– « l’art de l’analyse doit être de suspendre les certitudes, jusqu’ à ce que s’en consument les derniers mirages » (Ecrits. p.251, Fonction et champ de la parole et du langage). « Suspendre les certitudes » ça se dit « épochè », en grec, la suspension du jugement, comme l’enseignait de Pyrrhon, ce philosophe qui accompagna Alexandre aux Indes et qui en ramena le principe. Et quels sont les mirages qui doivent être consumés ? Ce sont les mirages de l’ego. L’extinction des derniers mirages,    ça se dit en sanscrit, Nirvana, Satori, en japonais en chinois : Wù : Et c’est précisément cette « compréhension de rien » qui caractérisent le zen et la scansion psychanalytique. « La grande voie est simple, il suffit de ne pas comprendre ». Quand on ne comprend pas on est dans le coup, dans le « Kou » (qui signifie vide en chinois). Ce qui montre que même si, en toute rigueur, ils restent intraduisibles, les mots ont des affinités bizarres jusque dans les langues étrangères. N’est-ce pas ? Pas étonnant que Lacan commence son premier séminaire (1953) en se référant au Zen. S’il y a double sens, c’est-à-dire Unbewust (une bévue, un double sens), c’est parce qu’un vide, aussi consistant   qu’un mur, les sépare. Le vide ici c’est l’infini, « l’apeiron », diraient les Grecs. L’Apeiron que Hölderlin, le célèbre poète allemand, appelle l’Ouvert », un Ouvert que nul ne peut franchir. Hélas, il y a longtemps que cet infini fait peur à la raison occidentale. Le dire de cet infini est le dire « sans sujet ».Le dire sans « moi », « sans ego », le dire en toute jouissance de l’Autre, «  l’araison », « l’apensée », « l’achose », « l’amort » comme l’écrit Lacan. « Je est un autre », lançait Rimbaud sans autre explication. Ce dire, Lacan (opus cité), le figure pour nous par la « tessère » de l’Antiquité. La tessère était un jeton qui permettait, chez les Grecs et les Romains, d’accéder aux spectacles. Le mot désigne aussi un dé à jouer. « Je lance un coup d’archet et la symphonie vient d’un bond sur la scène » lance Rimbaud (. Lettre à Demeny). Tous Les contes commencent par «  Il était une fois (subitement, pas deux, une). Un dire sans sujet ? C’est ça. C’est l’énoncé qui constitue le sujet et non l’énonciation, venue de nulle part. Il n’y a jamais eu personne sous les masques. C’est une voix « qui quand elle sonne n’est plus la voix de personne ». Alchimie du verbe. Pré des sons. L’objet petit a, la plus value, le plus de jouir, est le « verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens » (AR.). C’est aussi « l’art de la guerre », tel que l’enseignait Sun tse, il y quelque 2000 ans. Aporie ? Koan, Gongan, diraient les anciens Chinois. En tout cas, torsion. Surprenante dis-torsion. Et c’est justement ça que l’on appelle la scansion. La scansion qui sert à faire disparaître l’ego. On ne peut pas lire Lacan que du côté conscient.

Etymologiquement la scansion marque le rythme, l’accent, l’échelonnement qui fait grandir, qui débloque. C’est le sens profond de « l’association libre » de Freud, la méthode psychanalytique par excellence. L’insaisissable acte psychanalytique, c’est-à-dire le passage   transmutatoire de l’énoncé à l’énonciation, du dire sans sujet à ce qui se montre et disparaît dans ce qui est dit. La scansion c’est le suspens de toutes les histoires à partir de quoi tout change. On s’y trouve suspendu, puis projeté sur une autre scène. C’est l’instant où l’on ne sait pas, par ce que tout est entièrement nouveau. C’est ce qui introduit un sens inattendu. Démocrite (2400 ans) réduisait l’univers à « du vide et des lettres » qui se transforment et qui bougent comme dans un mouvement brownien, « par figure, ordre ou position ». La scansion se doit donc de ponctuer de sa variabilité la durée d’une séance ainsi que sa fin comme du silence qui la suit. Silence ou parole  relèvent de la scansion. Long ou court sont dans le même instant. C’est que la répétition du même est à chaque fois incomparable. C’est la foudre de Zeus, pourrait-on dire. C’est que l’inconscient subvertit toute théorie de la connaissance et de la durée. Référez-vous à « Fonction et champ de la parole et du langage » (Ecrits p.237, et pour le zen et la scansion, la page 315). La scansion dit le temps et les quatre saisons la chantent. Les jours et les nuits la répètent sans qu’elle ne soit jamais la même. Elle est le dire véritable qui précède les dires ordinaires, les sépare, les engendre et les absorbe dans un silence sur fond le vacarme. C’est la parole du vide dont le message serait : «  Allez, allez par de là toutes choses, transcende-toi, désire toi au-delà de tout objet, ne soit rien, distance toi des mots et des lettres, entre dans la danse, fut-elle immobile ».

Reste que notre symptôme, comme on l’a vu la dernière fois à la lecture du texte de Lacan « Joyce (la jouissance), le symptôme », n’est qu’un maquereau homosexuel en quête d’affection. C’est topologique. C’est la topologie du langage : « Portrait de l’artiste en jeune homme », dont nous n’avons retiré qu’une seule chose : « c’est que « nous sommes z’hommes ». Hommes ou femmes nous sommes z’hommes, en à entendre comme on veut, comme zob (ancien argot des zouaves , emprunté à l’arabe zubb (« membre viril ») avec sa variante « peau de zèbre », «  peau de zob ». Comme disait le refrain d’une vielle chanson  de nos grands parents incestueux par une liaison phonétique : « Sortons ob– papa Sortons ob– maman ». Tous le monde a un zob. C’est le symptôme, le quatrième rond « phallocentrique » (revoyez le dessin). C’est cette envie de pénis, qu’a révélée Freud, où chacun ne s’autorise que de lui-même. Comme dit Picasso  c’est «  le désir attrapé par la queue ».

On ne sort du symptôme que par la scansion, du propre au figuré, diachronique ou synchronique et inversement. Il s’agit de saisir subitement que l’énonciation est plus importante, puissante, créatrice et libre, que ce qui est énoncé. Ainsi quand je dis « « je l’apprends », nul ne sait si je veux dire « je l’apprends ou « je la prends ». Il y a un double sens, que je le sache ou non : Unbewust. De même, lorsque je dis « je l’attends » ne dis-je pas « je la tends » ? En effet j’ai remarqué que « quand je l’attends, je la tends », mais quand elle est là, je ne l’attends plus, mais hélas, je ne la tends plus.  « Je l’attire ou « je la tire », ou plutôt « vais-je la tirer  si je l’attire? ». Finalement je ne sais pas ce que je dis ni ce que je désire. Nul ne le sait d’ailleurs. Car ça nous échappe toujours. Comme le recommande le génie de Raymond Devos : «  il faut prêter une oreille attentive à ce que l’on dit, puisqu’il paraît qu’en prêtant l’oreille on entend mieux. Mais c’est faux, conteste Devos : «  Il m’est arrivé de prêter l’oreille à un sourd, il n’entendait pas mieux pour cela ». Or c’est ça justement qui rend la jouissance aux mots par delà les interdits du bon sens. « Tenez, les verbes, par exemple. Certains se conjuguent de façon très bizarre, Prenons le verbe Ouïr. A la première personne ça se dit « j’oie ». Si au lieu de dire j’entends, je dis j’oie. On va prétendre que ce que j’entends est joyeux. On est contraint de préciser pour se faire comprendre : « Dieu que ce que j’oie est triste » La joie est triste ? Belle équivoque. De plus, au passé, Ouïr se dit « j’ouïs », et bien, conclut Devos, «  y a vraiment pas de quoi », Et de souligner entre autre, que dans sa littérature Rabelais rapporte que Gargamelle, la femme de Grandgousier, accoucha de Gargantua par l’oreille gauche. « Ce qui sous-entend, subodore Devos, que par l’oreille droite il devait se passer de drôles de choses». C’est que la femme, la vraie, jouit d’abord par l’oreille. Les théologiens d’autrefois le savaient. L’histoire de Rabelais fait allusion à la théologie, pour qui la vierge Marie a été fécondée par l’oreille, c’est-à-dire, par le message de l’ange Gabriel. Mesdames, travaillez vos coiffures, allez chez le coiffeur, ne laissez pas voir vos oreilles…Vous risquez de devenir l’épouse de Dieu ou d’enfanter un Gargantua à partir d’un mot aussi petit que l’auriculaire. Après tout la chair c’est de l’air, « ch’air », une vibration de l’air, une parole. Le verbe inconscient sait parfaitement se faire chair. Les anciens chinois avaient toute une théorie d’acupuncture seulement sur   l’oreille. Tout ce raffut parce que le refoulement est premier. « Qu’on dise » est refoulé derrière ce qui se  dit. Puis il fait retour « dans ce qui s’entend » : Dieu ou Gargantua, symptôme ou jouissance. Lacan nous l’explique dans « L’étourdit ». Il n’y a pas de vérité qui ne s’y soumette. Le dire est ce qui ex-siste à la vérité. Il est ce qui est avant la vérité laquelle est, de ce fait, toujours boiteuse, telle Héphaïstos. Point d’existence qui ne se dise pas. Si ce n’est pas dit, même autrement, même en silence, ça n’arrive jamais. Ainsi, le Rien n’arrête pas de ne pas se dire. C’est la voix de « l’objet a » dont on peut s’autoriser à décliner la formule pour mieux la comprendre . Par exemple : Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui se regarde (le regard). Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui se montre (le sein). Qu’on dise reste oublié derrière se qui ce dit dans ce qui se fait (les fèces). Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce dont on ne peut rien dire (rien).Voilà l’éclatement héraclitéen de notre objet petit a, sa « plus value » transformatrice et créatrice. Parce qu’elle est à double sens la parole de l’inconscient est aussi fluide que l’eau.

« Sans mouiller pas d’escabeau », vous vous souvenez ? L’objet petit a c’est le I du I king explique le psychanalyste chinois Ju Fei dans son livre « La structure inconsciente et le I King » (L’Harmattan). L’objet petit a mérite l’Amérique, nouveau continent s’il en fut, à quoi Freud comparaît l’Unbewust. Dans le discours, le dire-secours, ce qui secourt c’est d’abord le dire puis éventuellement ce qui est dit, ou l’énonciation et non pas l’énoncé que le dire peut toujours métamorphoser. Aucun dit ne va sans dire. De nos jours on ne trouve plus que des psychologues déguisés en psychanalystes comme « L’âne vêtu de la peau du lion » de la fable de La Fontaine. C’est pourquoi Lacan martèle que du savoir psychanalytique « Hihanappat » (de « hi han », le braiement de l’âne, le « khat » qui est «l’épochè » dans le zen). Le petit a sur S2, a/S2, est l’agent du discours psychanalytique. « Le sujet supposé savoir » n’est valable que s’il se fonde sur le non-ego du Réel. Faute de quoi les sujets supposant savoir se culpabiliseraient pour la seule et bonne raison qu’ils ne savent pas ce qu’ils sont, c’est-à-dire sans ego. Ils s’enliseraient dans les mirages du moi. « Si on forme des analystes, dit Lacan c’est pour qu’il y est des sujets tels que chez eux le moi soit absent. C’est l’idéal de l’analyse, qui, bien entendu, reste virtuel … c’est pourtant ce qu’il faut viser » (S.II). La scansion est la rupture surprenante entre ce qui est dit et qu’on le dise, entre l’énonciation et l’énoncé. C’est ce qui se lève de l’inouï, de la déroute et de la perte pure. Tout passe et ne se passe qu’en pure perte c’est-à-dire pour le plaisir. A quoi sert la scansion ? « A faire jouir l’inconscient », dit Lacan. A partir de cette jouissance le monde devient beaucoup plus amusant sinon supportable. C’est «  le rire de l’univers » selon le mot de Démocrite.

Khat, koan et zazen face au mur

Lacan dans toute son œuvre se réfère au zen, à la langue chinoise et au taoïsme. Pourquoi ? Parce que « tao » signifie « dire » mais un dire qui se distingue de tous les dires ordinaires, pareil au dire de l’Unbewust. Pourquoi la langue chinoise ? Parce que « l’inconscient de tous les individus est structuré comme l’écriture chinoise »comme le dit Huo Datong, (voir aussi le séminaire 28 «  D’un discours qui ne serait pas du semblant). Quant au zen, le mot est désormais dans le dictionnaire, ainsi que le mot zénitude, c’est cette sérénité qui ne cesse de se dévoiler dans une expérience subite que Lacan appelle la scansion : D’un coup on fait l’expérience du «  Rien originel ». En ce sens la séance psychanalytique peut être brève et sans explication, en tout cas à durée variable qui inclut la durée longue ou fixe. L’association libre est elle- même un modèle de scansion. En tout cas c’est l’expérience du vide, du vide de tout système, susceptible en même temps, d’engendrer et de nourrir n’importe quel système. Mais, cet instant sans durée ne peut être confondu avec le temps de la montre, le temps de Chronos sous peine d’être dévoré et trompé comme le fut le père de Zeus. Ici long ou court sont la même chose comme savoir et non savoir. C’est inimitable et en même temps ce qu’il y a de plus facile à imiter. Ce subitisme c’est justement se qui caractérise le Zen. Seuls l’imaginaire et le Symbolique sont gradualistes. La posture « zazen  face au mur », le « khat », et l’énigme du koan (gōng’àn en chinois) en sont les praxis principales. Toutes aussi décisives mais aussi tout aussi faciles à imiter.

Le « Khat » (kh comme dans l’allemand « ach » et le « t » implosif) est une onomatopée, un aboiement, une éructation. Le virtuose du khat, sinon son inventeur, est le Maître zen Lin tsi. Celui qui recommande, si l’on veut devenir moine zen,  de «  tuer le Bouddha, ses parents et ses amis»  (forcément dans l’inconscient, cela va sans dire, j’espère). En ce temps là (9ème siècle), comme vous le voyez, on savait ce qu’était la scansion : « khat ou khat, enseigne Lin tsi, selon les circonstances, il tue ou donne l’Eveil.  Parfois il est comme une épée de diamants, parfois il ne fait pas office de khat ». Le khat de l’ego ne remplit jamais son office. Pour Lacan et Lin tsi il s’agit cependant   du remède suprême. Dans son séminaire« Encore (p.104), Lacan explique le khat : « ça consiste à te répondre par un aboiement, mon petit ami. C’est ce qu’il y a de mieux quand on veut sortir naturellement de cette affaire infernale, comme disait Freud », autrement dit de l’Œdipe, à savoir l’égo.

Le koan, lui, consiste à dérouter la raison par une question énigmatique. C’est une scansion, destinée à suspendre, abruptement toutes les certitudes, « jusqu’ à ce que s’en consument les derniers mirages », (Ecrits. p.251). Chaque éclats de l’objet a, peut être illustré par un Koan :

1) Le Rien, avec le koan du Maître Yun men  (9ème siècle. Sa momie, qui était conservée à Canton, fut détruite durant la révolution culturelle): «  Les chiens, lui demanda-t-on, ont-ils la nature de Bouddha ? Rien (wu) répondit Yunmen. « Wu » faisant équivoque entre « non » et « pas de différence ».

2) La voix, avec le koan « Comment entendre le son d’une seule main  qui applaudit (Maître Makurai) -La moitié moins qu’à deux mains- croient pouvoir répondre certains. Mais c’est une tautologie. On n’en sort pas. Comment entendre le son insonore ? Est-ce cette voix « qui quand elle sonne n’est plus la voix de personne » ? Exact. C’est la voix de l’objet petit a. La main avec ses cinq doigts figure parfaitement l’objet a inaudible, invisible, intangible : Le pouce (la poussée, la poussée continue du vide, du rien qui précède ses bords). Le pouce est le Rien de l’objet a. L’index, c’est « la voix » qui commande la direction. Le majeur (le doigt le plus haut) figure « le regard ». L’annulaire, l’anneau social, représente le « sein » (« être avec », comme on dit « parmi le siens » ou « au sein de »). L’auriculaire, le doigt le plus petit, le moins d’importance, représente ce qu’on rejette (les fèces). Avec le pouce on peut faire toutes sortes de ronds qui changent de sens, avec l’index, le majeur, l’annulaire et l’auriculaire. C’est que les quatre doigts, « le quatre, dit Lacan, ne donne accès qu’à être puissance ». En effet, il suffit de quatre éléments (le pouce représentant la poussée du vide) pour qu’on ait en main, en bonne main, à notre disposition, toutes les possibilités de langage. L’objet a illustre donc «  le son d’une seule main qui parle et applaudit toute chose.

3) Le regard avec le Koan : « Quel était votre visage avant la naissance  de vos parents ? » .Vous le ne voyez pas ? Je vous ai pourtant dessiné un trou au tableau l’autre jour. Vous prétendiez tous le voir. Mais vous aviez compris : Le trou c’est la parole. Votre visage avant la naissance de vos parents est celui d’un trou qui précède ses bords, le rond, le vide-parole. Ce rond du langage inconscient précédait tout ce que nos parents se sont dit pour se rencontrer.

4) Le sein (le trou nourricier, ou « sangha », l’assemblée, le sein, la communauté intemporelle des éveillés dans le Bouddhisme. Les « sinthomes », les non-idiots, c’est-à-dire « les psychanalystes », comme les appelle Lacan (Télévision ). Enfin,

5) Les fécès : Ce qu’on rejette. «  La civilisation c’est le déchet », dit Lacan. C’est le S2 que rejette, en tant que fécès, l’objet a dans le discours analytique : a/S2. Mais les fécès sont équivoques.

La scansion abrupte, ou subitisme, caractérise le Zen. C’est sur ce point que s’appuieront les séances courtes de Lacan « Ecrits p. 315) et sur lesquelles il ne cédera jamais. « C’est qu’il n’y a d’éveil que particulier ». La scansion c’est la mort mais dans le sens de la vie, «l’amort ». La scansion abrupte est donc à la fois la méthode du zen et de la psychanalyse : phénixologique.

Le zen est une synthèse apophantique entre le Taoïsme et le Bouddhisme. En chinois il n’y a pas de verbe être ni de concept ontologique, et Tao, depuis toujours, signifie « dire ». Il n’y a, au plus, pour les Chinois, en tout cas pour ceux de l’Antiquité, que du « parlêtre », c’est-à-dire de l’Unbewust. Ce n’est pas le cas du sanscrit où le verbe être se dit « asti ». Mais, il y a exception pour le Bouddhisme. Le Bouddhisme enseigne, et c’est sa particularité idiosyncrasique, qu’il n’y a pas d’ego. Anatta (pâli) ou anatman (sanscrit), c’est le non-moi, le « non-être », « le vide ». Ainsi la pensée taoïste et bouddhiste s’entendent-elles sur une concordance sans fond : Le non –être. Si tout être, par définition, diffère de ce que sont les autres, il ne diffère pas de lui -même. Mais, ce n’est pas être, être sans égal, qui rend heureux, c’est d’être sans ego, selon le taoïsme, le bouddhisme, le zen et la psychanalyse.

Les textes chinois les plus anciens définissent le zen comme «  Une transmission spéciale en dehors des écritures sans aucune dépendance à l’égard des mots et des lettres ». « La vraie lignée de la doctrine Sakya », 1237). Sortir de l’hallucination des écrits et du mirage mots, cela ne résonne-t-il pas comme l’Unbewust ? De quoi remettre en place, d’un coup, toutes nos fausses interprétations. Concernant la lignée du subitisme zen, on raconte que Bouddha (Sakyamuni) réunit un jour ses disciples sur le Pic des Vautours en leur disant qu’il allait leur transmettre le secret de son enseignement. Tout le monde se rassembla autour du Maître. Mais celui-ci ne proféra aucune sentence, aucun mot, aucune parole. Il se contenta de faire voir une fleur. Personne ne comprit. Seul Mahakasapya sourit. » Voilà celui, déclara alors le Bouddha, qui peut désormais enseigner à ma place. Ainsi Mahakasapya devint-il le premier patriarche du Zen. C’est en vain que les historiens recherchent aux Indes et en Chine « le Pic des Vautours ». Géographiquement ils n’en trouvent aucune trace. De même, ils se demandent quel genre de fleur montra le Bouddha. Mais n’importe quel expérienceur du zen leur expliquerait qu’il s’agit de la fleur de « Wu », la fleur du rien, la fleur de l’objet petit a, avec ses cinq pétales d’or (voir le nombre d’or de l’objet a). N’entendant ni Zen ni Tao, le savants ne peuvent pas concevoir que la voix de l’objet a précède l’existence, même si elle est insonore pour les oreilles ordinaires. Cette histoire, comme tout ce qui relève du subitisme, est effet de langage, effet du dire qui précède la cause (fleur, « toujours oubliée » comme on le lit dans «  L’Etourdit »).   Pourquoi le Pic des Vautours  et non pas celui des Colombes ? Parce que les vautours sont des charognards qui ne se nourrissent que de cadavres, c’est-à-dire des choses dépassées, de lettres, de lettres mortes, de traces, de dictionnaires, de S2, pour reprendre ce que désigne le mathème lacanien. Ils confondent le territoire et la carte et ratent la scansion du vide qui anime la vie, l’objet petit a, qui seul donne vraiment l’accès à ce qu’on désire.

Rien de plus facile que de jouer au Maître Zen et feindre son supposé savoir. Il suffit de sourire comme un idiot et de répondre, »wu », « rien », à toute question. C’est la même chose en psychanalyse. Rien de plus facile que de jouer à l’analyste, c’est-à-dire au supposé savoir de l’inconscient. Il suffit d’interrompre la séance n’importe où en espérant que Dieu, le temps ou l’inconscient fasse le reste. Ce n’est pas faux, mais ce n’est pas vrai, comme toute chose. C’est qu’il y a trois sortes de sujets supposés savoir. Si l’on a en tête l’algorithme du nœud Borroméen : Il y a le supposé savoir du Symbolique, le S2. Là, vous savez ou vous ne savez pas. Par exemple, vous parlez l’espagnol ou vous ne le parlez pas. Combien font deux et deux ? etc.. C’est facile à constater. Là on distingue facilement le vautour et la colombe, encore que…En tout cas le principe d’identité  y est le référant absolu. Puis, il y a le supposé savoir du rond Imaginaire. Là, on peut  ruser. Le vautour peut se prétendre colombe et la colombe s’inventer vautour. L’important est de ne pas se faire prendre pour un pigeon. « Il faut, explique bien notre électricien supposé savoir de l’Imaginaire, refaire toute l’électricité de votre appartement (alors qu’il suffit de réparer une prise). C’est un peu cher mais ça sera tellement bien après ». N’est-il pas confortable de se reposer sur un supposé savoir ? Que celui qui n’a jamais été le pigeon d’un vautour déguisé en colombe prétendant apporter la paix et la tranquillité, lève le doigt ? Que celui qui n’a jamais joué au vautour déguisé en colombe pour attraper des pigeons lève la main ? Personne ? Vous êtes donc tous des « sainthomes ». Enfin, il y a le supposé savoir du rond du Réel, le supposé savoir du vide. Là il n’y a rien à savoir, c’est le vrai de la vérité sans mensonge : le Réel, l’Unbewust, à partir de quoi tout est possible. Bien sûr les trois formes de supposé savoir sont nouées borroméennement l’une à l’autre, ou, seulement   par le quatrième rond du symptôme, de l’ego, comme on l’a vu. Symptôme ou ego des religions ou des sciences qui, dans le meilleur des cas, n’ont à offrir que de décevantes « lathouses ». Nous comprenons par là tout l’intérêt de la scansion qui nous projette dans le rond traumatique ou plus précisément« troumatique » du Réel, « le rien à comprendre  générateur ».

Pour bien « con-prendre » ça, l’apophtegme de Houei neng (6ème patriarche du zen, historiquement, un des plus grands penseurs de la culture chinoise) va nous aider. Houei neng est célèbre pour son « Sutra de l’Estrade » (qui se traduit en topologie lacanienne par, «  le fil (sutra signifie fil) dont on fait les nœuds ». Ou plus simplement par le « Sutra de l’Escabeau ». (Vous   vous souvenez : «l’escabeau sans lequel hihanappat … de gai savoir.  Car sans mouiller pas d’escabeau »), sans « la jouissance sans raison, sans cause ni appui »   pas de chance. Qu’est-ce que prône le Sutra de l’Estrade ? Sortir des illusions de l’esprit, c’est-à-dire de la conscience, sortir des mirages de l’esprit, et des illusions du corps pour aller par de là l’ego, et, encore mieux, jeune ou vieux, jouer de tous ses masques.

On raconte donc que Houei neng était un bucheron dans la Chine du Sud, du côté de Canton. Un jour dans la forêt il entendit un moine idiot (le qualificatif est important dans l’histoire), réciter le  « Sutra du diamant »: « Le vide devient les formes et les formes deviennent le vide. Ni les formes, ni le vide, ni le devenir ne peuvent être séparés, ni les formes devenir autre que le vide… ». D’un seul coup Houei neng en comprit la signification absolue. Il résolut de se faire moine. Pour cela il se rendit au temple le plus réputé, celui de la Prune Jaune, dirigé par le Maître Hongren, cinquième patriarche du Zen. Celui-ci le reçut sans enthousiasme. «  Dans ce temple, expliqua Hongren, les moines viennent principalement des provinces du Nord, il s’agit donc de gens lettrés, cultivés, tandis que vous, vous venez du Sud, et de Canton, région réputée pour être peu civilisée et sans éducation. Vous-même, n’êtes qu’un bucheron illettré et pauvre de surcroit. Vous ne savez même pas écrire votre nom. Vous comprenez que dans ces conditions il m’est impossible de répondre à votre demande. Ce serait une erreur et même une insulte envers cette communauté de lettrés. Houei neng, qui avait l’expérience de l’éveil au vide donc de la « parole sans appui » (autrement dit celle de l’objet petit a), répliqua poliment : Vous avez raison, respectable patriarche. Pourtant, ces arguments parfaits ne relèvent que de la réalité. Dans la réalité, certes, il y a un Nord, un Sud et des provinces fort différentes. Il y a des gens lettrés et d’autres dénués de toute culture. Certains possèdent les écritures, d’autres n’ont que la parole. Mais, quant au zen, c’est-à-dire du côté de l’Eveil — qui est, « la grande affaire » de ce temple, comme vous le prônez — il n’y a ni Nord, ni Sud, ni lettrés ni ignorant.

Le vide n’a pas d’identité. Donc, pas de différence entre un savant et un bucheron ignorant. N’est-ce pas ce qu’enseigne le zen ? Face à ces arguments révélant, d’un coup, « le supposé savoir de l’abîme sans fond », le cinquième patriarche ne put que s’incliner. Il laissa entrer Houei neng et lui trouva un emploi de plongeur aux cuisines. Plus tard, Houei neng sera choisi comme successeur du temple et reconnu comme étant le sixième patriarche. Sa pensée et sa renommée s‘étendirent dans toute la Chine et jusqu’à aujourd’hui et, avec Lacan, jusque dans la psychanalyse.

Non seulement le non-être, le vide, le fait d’être sans ego, est le secret du véritable bonheur, mais il permet de renverser et de métamorphoser toutes les situations, mentalement et physiquement. En témoigne encore l’histoire même de Bodhidharma, le fondateur du Zen.

On raconte que Bodhidharma se retira dans une grotte du Henan où il y pratiqua le Zazen face au mur, pendant neuf ans. Neuf est un chiffre rituel chez les taoïstes. Il symbolise l’accomplissement parce qu’il est un multiple de trois. Ce trois « qui est irréductiblement originaire dans l’Unbewust ». Exemple, Le Tao te king compte 81 chapitres soit 9 fois 9, et Lacan est mort à 81 ans). Bodhidharma pratiquait le zazen face au mur. C’était une sorte de « voyageur immobile ». On l’appelait d’ailleurs dans la région « l’ascète qui regarde le mur ». Face au mur se dit « Pi kouan », en chinois. L’idéogramme« Pi » est équivoque. Il signifie mur, et en même temps précipice, gouffre. Ce qui évoque la connaissance par les gouffres, l’art de précipiter tout savoir dans un gouffre sans fond, a/S2. Le Mur est une sorte de précipice séparateur. « Je parle aux murs », c’est le titre du séminaire que Lacan tint pour son retour à Saint Anne dont il avait été chassé par les psychiatres américains de l’Api (Voir le livre d’Eric Porge Jacques Lacan un psychanalyste, p. 295). Dans ce séminaire (ed. Seuil) brillent, dit-on, la sagesse de l’anti-sagesse, le sardonique et le sarcasme. Le sarcasme qui caractérise le Zen. Mais qu’est-ce qu’un mur ? Même si l’on sait que le mot en chinois désigne aussi le « précipice » et ses allégories, il importe de se poser la question. Si l’on consulte le fameux dictionnaire étymologique Picoche (Le Robert) on peut lire : « Mur, famille d’une base latine moi ». (Phonétiquement moi, le mot a, désignerait-il le mur ?). Picoche note le mot « moi » d’un astérisque   indiquant qu’il s’agit d’une étymologie « non attestée par les textes ». (Ce qui conforte l’« étymojolie » de la parole de l’Unbewust : « aucune dépendance à l’égard des mots et des lettres »). L’association libre freudienne se montre encore une fois la source inépuisable de trouvailles étonnantes.   De plus, c’est là aussi que la topologie phonétique du langage révèle toute son utilité. Notamment la topologie de la bande de Moebius. Vous vous rappelez la formule : après une torsion, la torsion de la bande, si l’on raboute les faces et les sommets, moins les arêtes on obtient une bande qui n’a ni face ni dos ou dont la face est le dos, et le dos la face. C’est-à-dire : Sommets plus faces moins arêtes = surface « sans face ni dos » ou surface du nom du mathématicien Moebius qui en a tiré les conséquences mathématiques. (C’est en persévérant sur la question que Hawking a découvert les trous noirs de notre cosmos). Un mur c’est ce qui arrête, ce qui sépare. Les choses sont séparées les unes des autres. Tout le monde voit ça. Rien de plus facile à constater. Même les nouveau-nés font ce genre de différences. Mais, on et là dans le cercle des, choses, des images, dans le rond de l’Imaginaire sur notre Borroméen. Dès que nous passons au Symbolique, au langage (lisez E. p.289 « Résonnances de l’interprétation » dans le chapitre Fonction et champ de la parole),   nous trouvons qu’il y a une autre sorte de mur. Un mur qui fait que tout mot a une face et un dos, c’est-à-dire un double sens, un Unbewust. Ce mur fait que chaque mot engendre son contraire avec lequel il se confond dès qu’on entend plus la voix qui les sépare. Qu’on dise (le « qu’on dise » qui reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend) est le mur qui sépare les dires ordinaires. Lacan illustre ça par un poème d’Antoine Tudal (E. p.289) :

Entre l’homme et l’amour

Il y a la femme

Entre l’homme et la femme

Il y a un monde

Entre l’homme et le monde

Il y a un mur.

On peut décliner le poème en  disant : « Entre l’homme et l’amour il y a la femme (ou entre la femme et l’amour il y a l’homme, enfin l’autre). Entre moi et l’amour il y a un monde. Entre moi et le monde il y a un mur. Ainsi peut-on mieux saisir peut-être ce qu’est la scansion et l’objet petit a en psychanalyse. A ne pas connaître ce mur certains ne connaîrons jamais de vie sentimentale satisfaisante. Il s’agit du mur du dire. Mais du dire véritablement dire, qui est autre que les dires ordinaires, imaginaires ou symboliques. Ce dire est le mur auquel fait face le Zen. C’est Pikouan, le précipice, le vide-dire, le mur qui sépare et engendre les contraires, selon le taoïsme, ou plus simplement, l’arête de la bande meobienne.

Autre exemple : On raconte que les paysans de Shaolin qui travaillaient autour de la grotte de Bodhidharma vinrent le voir pour lui demander de prier pour eux car des bandits venaient leur voler régulièrement leurs récoltes. — « Pouvez vous faire quelque chose pour nous » implorèrent ces malheureux ». Toute demande vient d’une souffrance. L’étonnant c’est justement qu’il y ait une réponse à partir du « vide sans fond sans rien de sacré », soit du réel, selon Bodhidharma. On connaît son éthique : «  Ne pas sacrifier un poil de sa barbe pour sauver l’humanité » (Elle peut le faire toute seule et dans son style propre). Ainsi, à leur étonnement, Bodhidharma enseigna   le Kong fu aux paysans de Shaolin (c’est-à-dire « l’art de la guerre » façon objet petit a). Dans le subitisme on ne cherche pas on trouve. Rapidement les paysans triomphèrent définitivement des bandits. Certains se firent moine zen. Non seulement Shaolin connut alors la paix et la prospérité, mais elle devint la capitale des arts martiaux de toute la Chine, Elle l’est encore aujourd’hui quelque1500 ans plus tard. Le zazen y est toujours pratiqué, mais réservé à ceux qui ont l’expérience de l’Eveil, du « sans but », du rien, du vide.    C’est un préalable incontournable. Faire zazen dans le but, ou dans l’espoir d’atteindre l’éveil, c’est comme frotter une brique pour en faire un miroir. Non seulement ça sera très long mais le résultat médiocre.    L’esprit n’est pas un miroir comme dit Houei neng. Le stade du miroir de l’esprit, du miroir de la conscience, est une maladie. Il en va donc du zen comme de la psychanalyse. C’est pourquoi Lacan  ne manque pas de bien préciser : «  Il faut refuser la psychanalyse aux canailles. Car les canailles en deviennent bêtes, ce qui est une amélioration, mais sans espoir » (Télévision p.67), ou encore     « le débile soumis à la psychanalyse devient   toujours une canaille ». Dans l’Ethique de la Psychanalyse Lacan montre, que la canaillerie, concernant l’inconscient, consiste à vouloir devenir « le grand Autre » de quelqu’un. Ce qui est justement l’envers de la scansion où l’on confond l’analyse de quelque chose avec la psychanalyse.

L’idéogramme za de zazen, qui signifie « assise » représente deux personnes entrain de parler. De quel objet petit a s’entretiennent-ils ? D’un objet a avenir (a-venir) dont nous ne pouvons avoir précisément aucune idée (voir l’idéogramme), sinon que la parole inconsciente se fait corps. Zazen est le trône du vide. Retenons pour finir, que la scansion en psychanalyste ne doit pas dépendre de la montre, fut-elle molle, mais de l’instant fulgurant d’une expérience qui bouleverse de fond en comble notre perception langagière de l’existence, tel le subitisme zen où le dire précède l’existence.

Cercle psychanalytique de Paris, Guy Massat. Conférence du 25.3.2015 à la galerie Iconoclastes Paris.

     


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