Cercle Psychanalytique de Paris

 
Lundi 19 octobre, 2015
Animée par Guy Massat

Austin – Lacan

Le performatif

Chez Austin et Lacan

Quand dire c’est faire

Et même faire à partir de rien…

 

 

Le philosophe anglais du langage, John, Lang Shaw Austin (1911-1960) nous a révélé cette dimension extraordinaire de la parole qu’est la fonction performative. Il l’appelle par souci de brièveté « le performatif ». Dans sa théorie linguistique des actes de langage, Austin a mis en évidence les fonctions « locutoires, illocutoires, et perlocutoires » des messages convoyés par un énoncé au-delà de son sens immédiat. Par exemple, explique-t-il, le fait, à table, de prononcer la phrase « Est-ce qu’il y a du sel ? » n’a pas pour fonction de s’informer sur la présence (évidente) du sel dans le monde ( ce qui serait le contenu locutoire de l’énoncé), mais exprime sans que cela soit dit, que l’on voudrait saler son plat (fonction illocutoire) et se traduit généralement par le fait que l’un des convives vous passe la salière ( ce qui exprime la fonction perlocutoire). C’est ce que tout le monde pratique tous les jours comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. Mais ce sont ces douze conférences tenues à Harvard (1955) sur « le performatif » qui l’ont rendu à jamais célèbre. Elles constituent son ouvrage fondamental intitulé en français « Quand dire c’est faire » (Seuil1970). Le titre originel est plus précis : « How to do Things with Words » c’est-à-dire, « Comment faire avec des mots », autrement dit comment faire avec des paroles, c’est-à-dire avec la voix.  Formule qui s’inverse aisément en « comment sommes-nous  faits par des mots, par des paroles ou de la voix». La voix étant, selon la sémiologie, la forme fondamentale du signe. Ce qui, nous semble-t-il, permet de mieux entendre ce que la psychanalyse appelle « la cure par la parole », par des lettres, des signes ou des sons.

 

Depuis J. Austin, on appelle performatif la voix exprimée par des verbes qui réalisent immédiatement ce qu’ils énoncent. Cette fonction diffère en pratique des verbes qui ne font que décrire un état ou une action. Par exemple : le simple mot « Oui » quand on se marie est performatif. Ce « Oui » prononcé lors de la cérémonie de mariage fait changer immédiatement de statut social. Par ce seul « oui », je suis marié. Je ne décris pas un mariage, je suis bel et bien marié. Le Maire ou le prêtre qui dit « je vous déclare mari et femme » réussit encore un acte performatif : Le simple fait de le dire, c’est fait. « Baptiser » est un autre exemple de performatif : « je baptise ce bateau le « Queens Elisabeth », comme on dit lorsqu’on brise une bouteille sur la coque du navire, ou encore « donner », « léguer » : « Je donne ou lègue ma montre à mon frère » comme on peut lire dans un testament, ou encore « je vous parie six pence qu’il pleuvra demain ». Déclarer, baptiser, donner, léguer, conseiller, décider, jouer, promettre etc… sont des performatifs en ce qu’ils réalisent en l’instant ce qu’ils énoncent.

 

Toutefois, ces actes performatifs, souligne Austin, sont relatifs à certaines conditions de possibilités dans lesquelles ils doivent être prononcés. Par exemple : « Pour baptiser un bateau, il est essentiel que je sois la personne désignée pour le faire. De même, pour me marier (chrétiennement), il est essentiel que je ne sois pas déjà marié, et que je le fasse avec une femme vivante, saine d’esprit et non divorcée, et  en outre, que le Maire ou le prêtre soient légitimement établis dans leurs fonctions et non des imposteurs ou des acteurs. Pour qu’un pari soit engagé, il est nécessaire que la proposition du pari ait été acceptée par un partenaire, lequel a dû dire au moins un mot comme « d’accord » par exemple. Si je dis « je te le donne » mais que je ne tende point l’objet en question ? Il s’agit encore d’un performatif mais qui appartient à un autre type de relation. On connaît l’histoire du célèbre sophiste Protagoras que vint trouver un malheureux pour lui faire part de son embarras : « Je suis très pauvre, expliqua-t-il, je n’ai presque rien à manger, aussi quand je m’approche du four du restaurant du quartier, je passe mon pain dans les fumets qui s’échappent de la cuisine. Mais voilà que le propriétaire du restaurant veut maintenant me faire payer l’odeur de ses plats  arguant qu’ils sont sa propriété. Il va me faire un procès. Protagoras, qui était le professeur de tous les avocats de son époque et dont les consultations étaient très chères, lui répondit : « L’ affaire m’intéresse, je vais vous défendre et vous allez gagner ». Il fit convoquer le restaurateur et lui assura que sa requête était parfaitement recevable. Puisque c’est lui qui faisait la cuisine, il devait en toute justice être payé. Protagoras sortit alors une pièce de sa poche et la fit sonner sur la table. Vous l’avez entendue, demanda-t-il. Oui, répondit le restaurateur. Eh bien vous êtes payé, conclut Protagoras. Les odeurs sont des ondes comme les sons ou les paroles. L’échange est donc parfaitement légitime.

 

Cette anecdote qui a traversé les âges contribue toujours à la gloire de l’illustre avocat. Pour les sophistes, il n’y avait d’autre art que l’art des lois du langage. Ils étaient experts en sémiologie et en performatif avant l’heure. Le performatif, c’est le pouvoir suprême, la parole qui se tourne sur elle-même en tant que jouissance absolue. Le jeu de mots justement est un performatif. Il permet, par un autre moyen que la violence, d’obtenir assurément le pouvoir. Ainsi peut-il y avoir toutes sortes de performatifs, et même des performatifs qui ne relèvent que d’eux-mêmes. Par exemple, le fameux « Pari de Pascal » où l’on ne parie qu’avec soi-même, et non avec un autre dont l’accord serait normalement nécessaire comme dans tout pari, sur l’existence ou la non-existence de Dieu. Anatole France raconte qu’il n’a jamais été aussi comblé de joie dans sa vie que le jour où sa mère, qui le portait dans ses bras, alors qu’il avait tout juste trois ans, dit en lui montrant une fleur sur la tapisserie du salon : « Tu vois cette fleur, eh bien, je  te la donne ». Dans cette anecdote, la tiercéité « enfant, fleur et voix de la mère», forment un nœud performatif. Rien a été donné et tout a été donné : Prodige de la voix. C’est sans doute à partir de cet instant qu’Anatole France  est devenu le grand écrivain que l’on sait.

 

Avec le XXème siècle, les principaux penseurs, philosophes, linguistes, sémiologues et psychanalystes n’ont cessé d’analyser cette fonction extraordinaire du langage qu’est le performatif : Benveniste, Foucaud, Baudrillard, Jakobson, Eco, Pichon, Pierce, Barthes, Soury, Searle, Judith Butler (la performativité du genre), Barbara Cassin, bien d’autres et Freud, n’ont cessé de mettre en évidence des aspects du performatif plus éclairants et étonnants les uns que les autres. Mais c’est à Jacques Lacan que l’on doit, avec son fameux  « objet petit a », la septième et suprême fonction du performatif. Non seulement ici le performatif réalise ce qu’il énonce, mais de plus, il réalise ce qu’il énonce à partir de rien. C’est une voix qui se saisit des mots, des choses et des situations sans jamais s’y réduire. C’est le performatif sans conditions, autonome et anonyme, qui peut emprunter le masque de quoi que ce soit ou de qui que ce soit puisqu’il est toujours sur le mode de ne jamais être ce qu’il est. C’est le pouvoir de tous les pouvoirs. C’est le Dao des Daoïstes. C’est la voix qui fait entendre comment sortir enfin du labyrinthe des mots et des choses, ou de l’enfer de Sisyphe le menteur, condamné à perpétuellement remonter au sommet d’une montagne un rocher qui retombe à chaque fois. Ce qui est l’inverse de la fonction performative de l’objet petit a. L’objet petit a est « la plus-value, le plus de jouir », explique Lacan, « objet » ou « ob-jet » jet, jaillissement et ob, avant, (le jaillissement originel) que l’on ne peut jamais  se représenter sinon par l’image rapide et obscure de l’éclatement. Cet éclatement, Lacan l’a réduit à cinq éclats : « le Rien (le Wu en chinois), les fèces (la production, or ou excréments selon l’instant), le sein (ce qui nourrit), le regard (la perception) et la voix (voix  autonome, impersonnelle et au-delà de tous les solipsismes). L’objet petit a n’est donc pas un objet de ce monde. C’est cependant un « objet » dans le sens où un objet est ce qui affecte les sens. « Petit » parce qu’il est le plus inapparent des signes. L’évidence étant continuellement ce que nous ne remarquons pas. Et « a » puisque cette lettre, ce signe, ce son est l’emblème du commencement dans toutes les cultures les plus anciennes. C’est « le plus de jouir » en ce sens que la jouissance des choses n’inclue pas forcément la joie et le plaisir, tandis que la jouissance non-substantielle de la parole, la jouissance du rien, favorise et accentue la joie et le plaisir des choses, même les plus banales, voire les plus  apparemment décevantes. C’est ainsi que l’objet petit a est la voix de « la plus-value » créatrice et non pas la voix d’un Autre qui approuverait ou condamnerait. L’objet petit a relève de la compréhension immédiate, pré-conceptuelle qui est antérieure à toute connaissance réfléchie. La connaissance peut se communiquer mais  elle n’est pas la compréhension. La compréhension est l’acte performatif par excellence  et diffère des performatifs relatifs.  L’objet petit a est l’instrument des psychanalystes. Tous les psychanalystes l’utilisent même quand ils n’en connaissent que très médiocrement la théorie. L’objet petit a fonctionne dans la perlaboration des concepts psychanalytiques de la répétition, du transfert et de la scansion. L’objet petit a est la voix qui ne dépend de personne, qui s’auto-génère, s’auto-développe et s’accroît d’elle-même sans se réduire à aucune identité. C’est la voix libre et vivante. Elle n’est que la satisfaction d’elle-même dans la transfiguration du banal comme de l’extraordinaire. Elle est « orgasme » au sens étymologique du grec  « orgân » qui désigne  à la fois le bouillonnement, l’ardeur et la vraie satisfaction.  Elle transforme le narcissisme de mort, ou ego,  en  sans ego ou narcissisme de vie d’abondance et de richesse. C’est ce que représente le tableau de Salvador Dali « Les métamorphoses de Narcisse » qui plaisait tant à Freud. Comme dit Max Stirner, dans  son livre «  l’Unique et sa propriété » : «  Base ta cause sur rien ». Rien, devenir et voix formant une inséparable tiercéité insubstantielle. La joie du rien est la plus inépuisable des joies. Il suffit de dire joie pour ressentir la joie. Ce qui permet par surcroit de mieux ressentir et apprécier les joies ordinaires c’est-à-dire celles qui dépendent des circonstances. C’est la voix qui fait comprendre. La voix fait entendre. Autrefois  pour entendre on disait ouïr en français, ce  qui donnait à la première personne de l’indicatif : « j’oie », magnifique performatif.

 

Pour comprendre l’objet petit a de Lacan, il est indispensable d’étudier le nœud Borroméen que Lacan introduit dans la psychanalyse le 9 février 1972 dans son séminaire « …Ou pire »  (séminaire encore inédit). Pour comprendre le Borroméen, il importe de savoir compter, c’est-à-dire de penser inconsciemment, jusqu’à quatre. « Le quatre ne donne accès que d’être puissance », enseigne Lacan.  Donc, sur le Borroméen on doit repérer le cercle  du Réel (1) le  cercle du Symbolique (2), celui de l’Imaginaire (3) et l’objet petit a (4). Dès qu’on se débrouille avec le quatre, on peut comprendre alors comment compter jusqu’à sept, car il y a sept trous sur le Borroméen : Le Réel et le symbolique formant le trou du « phi ». Le Symbolique et l’Imaginaire formant le trou du « sens ». Le trou de l’Imaginaire et du Réel formant le trou de l’autre jouissance (J A).

Le nœud Borroméen de Lacan

 

 

Ce noeud Borroméen montre, entre autres, que si les fonctions perlocutoires  des dimensions objective (S) et subjective (I)  répondent à des codes, le perlocutoire de l’inconscient (R) ne répond par définition à aucun code établi puisqu’il peut, ou non, utiliser librement le contradictoire. C’est en quoi, d’une part, il précède les dimensions subjectives et objectives qui ne sont que ses transformations topologiques. C’est en quoi, d’autre part, l’objet petit a constitue la septième et suprême dimension du performatif, celle qui fait, accomplit et réalise ce qu’elle dit à partir de rien et qui donne par surcroit sa plus-value et son plus de jouir à toutes les autres puisqu’elle les traverse sans s’y réduire. Celle dont Lacan énonce la formule : «  Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend ».

 

Dans cette perspective de « l’objet petit » du nœud Borroméen de Lacan, nous pouvons proposer, par exemple, une nouvelle traduction des fragments d’Héraclite pour laquelle le devenir n’est plus quelque chose qui devient autre chose mais, en toute rigueur, un devenir insubstantiel, à partir du rien, à partir de ce qui est dit. Il n’y a pas d’être du devenir. Le devenir est à lui-même sa propre extinction. Il est l’impermanence performative dans son éclatement continuel.  Ainsi le zéro s’avère-t-il ici le « un » dont tous les nombres, y compris notre un ordinaire, se nourrissent et dépendent. Conter est avant compter. Conter est l’étymologie de compter. Telle est la parole d’Héraclite. Le un n’est que ce que nous appelons un, comme on disait à l’époque. Il n’y a pas de dieu  chez Héraclite d’Ephèse. Sont dieux ou héros ceux qui, dans leur domaine propre, font preuve d’une compréhension immédiate et performative qui anticipe et va par-delà les connaissances, les conventions et les savoirs habituels, ceux qui manifestent un sense of live immédiat semblable à celui de Zeus, « souverain suprême des dieux et des hommes ». C’est en effet de Zao, la vie que vient le nom de Zeus. Le sense of live désigne la compréhension préconcepuelle, immédiate, de ce qu’il convient de  dire ou de faire en toute situation. C’est le performatif décidant de toutes les valeurs. Le non-sens est un sens dont le sens ou le non-sens peuvent se libérer au gré des situations.

 

Le performatif chez Héraclite

Fragment 1 :

« La parole dont je parle échappe à la saisie intellligible des hommes, aussi bien avant qu’après l’avoir entendue. Bien que tout arrive selon cette parole (performative) les hommes perdent pied dès qu’ils y sont confrontés. Ces paroles en acte, moi je les analyse et explique ce qu’elles signifient, chacune dans son contexte. Cependant, le plus souvent, elles échappent aux hommes à la manière dont ils oublient ce qu’ils produisent en dormant ».

 

Fragment 2 :

« Il faut donc s’attacher à ce qui est commun (la parole performative). Mais bien que cette parole soit commune à tous, la plupart des hommes s’expriment comme s’ils vivaient indépendamment de leurs paroles ».

 

A part Lacan, il n’y a que Démocrite qui ait tiré véritablement les conséquences de ce qu’avance Héraclite, lorsqu’il dit :

« Il n’y a que du vide et des lettres ».

 

Les quatre dimensions du nœud Borroméen rendent compte topologiquement de cette conclusion sémiologique.

On dit que Démocrite riait tout le temps et qu’à l’inverse Héraclite pleurait. Mais, en dépit d’Aristophane qui rapporte ce contraste entre les deux penseurs, nous savons, à bien comprendre Héraclite, qu’il  ne pleurait que de rire et de joie, voire à la manière de Pascal : « Pleurs, pleurs de joie ».

Platon chercha à brûler l’œuvre de Démocrite. Quant à celle d’Héraclite, après l’incendie du temple d’Artémis par Erostrate, où le penseur d’Ephèse avait déposé ses écrits, il ne nous reste plus que 140  fragments retrouvés dans des ouvrages divers où ils étaient cités sans  pour autant être toujours compris. Mais il apparaît aujourd’hui avec la sémiologie que l’objet petit a représente la parole même dont parle et avec laquelle pense Héraclite. Elle peut en effet se plier au contradictoire, au subjectif comme à l’objectif sans jamais s’y réduire. C’est donc en vain qu’on aura toujours tenté de réduire la pensée d’Héraclite à l’obscur (le contradictoire), au mysticisme subjectif, ou à la raison objective. Il s’agit seulement de la parole qui est avant pendant et après toutes choses.


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