Cercle Psychanalytique de Paris

 

Chan, physique quantique et psychanalyse

« Le chat de Schrödinger », depuis 1935 dans sa boîte, présente la particularité d’être mort et vivant. Non pas mort ou vivant comme dans le monde conscient mais à la fois mort et vivant. Le chat de Schrödinger n’est pas, pour ainsi dire, « coupé en deux ».

Au huitième siècle en Chine le Maître de Chan Nan Quan coupa un chat en deux parce que des moines se disputaient sur une aporie de ce genre : le khât (le cri duchan, 示) celui de l’hôte et celui visiteur ne sont ni identique ni distinct, enseignait le Maître Lin Ji, niant fondamentalement, comme Schrödinger avec son chat, l’évidence du principe de la logique du tiers exclu. Même un roi (de n’importe quoi) n’est jamais, tout en étant roi, qu’un bon repas pour un tigre. Esse est percipiexpliquait au XVIIIe siècle l’Irlandais Berkeley : Être ce n’est qu’être perçu. Le surréalisme, Lewis Caroll et le Chan illustrent par des propos stupéfiants la négation des principes premiers de notre logique. Ils considèrent comme possible le principe de non-identité : « A n’est pas A », « A n’a jamais été A », « A ne sera jamais A », ou encore « ce qui est n’est pas » et « ce qui n’est pas est », ou encore « A n’est jamais où est A ». Ils affirment la négation du principe de non-contradiction : « la même chose peut à la fois être et n’être pas », « le vrai n’est pas le contraire du faux », et par là même la négation du principe du tiers exclu : « Entre deux propositions contradictoires il y a toujours la troisième hypothèse : elles peuvent être vraies et fausses simultanément ». Bref, l’inverse des principes de la Métaphysique d’Aristote.

Chan 示, étymologiquement signifie absorption, absorption des contradictoires. Ici nous ne sommes plus par conscience d’être mais par l’inconscient, par le wu nian无念 [無-], le non penser. Avec Schrödinger et la physique contemporaine nous plongeons donc dans le monde quantique, dans le monde du ça, du wu ming 无名 [無-], du « sans nom » de Laozi, dans le monde de l’inconscient, c’est-à-dire dans « l’aire du non-né », dans le monde paradoxal d’Héraclite : « Les immortels sont mortels, les mortels immortels vivant de ceux-là la mort, mourant de ceux-là la vie » (62), nous sommes dans l’absorption des contradictoires brefs, nous sommes dans le monde du réel, selon Lacan, celui de « l’achose », du « désêtre » de « l’appensée », et non plus dans le cadre de nos petites réalités hallucinées par le principe d’identité. Ce sont les dimensions de l’impermanence totale et du zéro absolu. Il s’agit dans notre culture d’un extraordinaire « saut conceptuel », d’une rupture épistémologique, d’une mise en abîme des principes premiers de la logique d’Aristote sur lesquels repose dans notre monde toute conscience réfléchie.

Les physiciens quantiques nous rapportent qu’ils expérimentent continuellement des phénomènes « d’intrication ». Les phénomènes d’intrication désignent le fait que les particules communiquent entre elles alors qu’elles sont séparées par des distances pouvant se compter en années lumière. « Les particules semblent agir par télépathie, instantanément, c’est-à-dire plus vite que la vitesse de la lumière, malgré les kilomètres qui les séparent » démontrent les physiciens (Michel Raimond, physicien à l’ENS). « Comment telle particule « sait » qu’elle est intriquée avec telle autre, à des dizaines de kilomètres, cela continue à m’échapper » confesse le physicien suisse Nicolas Gisin « […] mais cela finira bien par entrer dans nos esprits ».

Ces expériences, testées en laboratoire, notamment à l’université de Genève depuis vingt-cinq ans, fonctionnent quel que soit le système référentiel. Ainsi le chat de Schrödinger serait une superposition d’états. C’est-à-dire, comme toute chose, une sorte de millefeuille temporel de photons se trouvant dans plusieurs états parfaitement contradictoires. Ce phénomène appelé phénomène de « décohérence » ressemble à s’y méprendre au « ça » décrit par la psychanalyse. Les quanta sont des quantités discontinues d’énergie, on pourrait les assimiler à la théorie des pulsions et des pulsions partielles de la psychanalyse.

C’est sur le couple inséparable pulsion de mort et pulsion de vie que repose la technique psychanalytique. Ne nous faut-il pas inclure la mort dans notre propre vie ? Voilà qui diffère de l’exclusif principe d’identité. On devrait maintenant, avec l’inconscient et la physique quantique, dire et penser : « la même chose peut être et n’être pas en même temps et sous le même rapport ». Comme le chat de Schrödinger ou comme celui de Nan Quan elle peut avoir deux états ou se situer en deux endroits différents. Le « un » dans le Chan, la psychanalyse et la physique quantique n’est pas le un dont nous avons conscience, le un qui exclue tout ce qui n’est pas lui, mais le un comme absorption des contradictoires. C’est le un d’Héraclite, de Laozi et de Lacan lorsqu’il dit « y a d’l’un ».

Pour la physique moderne le contradictoire est un fait, celui d’être à la fois « onde et corpuscule ». Les électrons, sans substance, sur lesquels repose notre civilisation électronique se comportent à la fois comme des billes et comme des ondes. Nos physiciens appellent ça le « concept de dualité », à comprendre comme « concept de dualité contradictoire ». « L’arrêt entre en mouvement sans qu’il y ait mouvement. Le mouvement s’arrête sans qu’il y ait arrêt. […] [Sinon] comment y aurait-il de l’un ? ».

Certes, dans le monde conscient les choses et les états restent parfaitement localisés, identifiés et non contradictoires : « Vous êtes ici ou vous êtes là, à Paris ou à Marseille etc. mais non pas dans les deux villes en même temps » et « Vous ne sauriez prendre le métro et l’avion au même instant ». Mais, de même qu’en rêve on peut être à sa fenêtre et se voir passer dans la rue, en physique quantique les particules ont des identités contradictoires, c’est-à-dire des non-identités, et de plus le don d’ubiquité.

La « matière noire » ressemble beaucoup à l’inconscient de Freud et de Lacan. Elle est aussi indétectable sinon par ses effets inattendus, comme l’inconscient qui ne se manifeste que par ses bévues, ses trous, ses masses manquantes et son énergie, dite du vide. Cette énergie du vide produirait des particules ayant une durée infiniment éphémère, disparaissant juste après être nées. C’est cette brièveté qui les rend indétectables, mais leur énergie, semblable aux affects de la psychanalyse, subsisterait, emplissant toutes choses. Les particules, les atomes, les électrons sont comparés par les physiciens modernes au fameux « poisson soluble » inventé par André Breton. Tant qu’ils ne sont pas nommés et mesurés les électrons peuvent se trouver dans plusieurs endroits en même temps. Ils ne sont pas où ils sont. La science désigne ce phénomène par « énoncé de non-localité ». C’est dire, en conclusion, qu’il n’y a pas de lieu, qu’il n’y a pas de substance autre que ce que l’on dit.

Comme l’avait remarqué Jacob von Uexküll  : « chaque espèce invente son environnement ». Einstein expliquait : « En supprimant la matière on avait cru qu’il resterait l’espace mais on s’est aperçu quand supprimant la matière on avait également supprimé l’espace ». Pourtant Einstein n’admettait pas l’indéterminisme quantique que son collègue Niels Bohr défendait. Aujourd’hui toutes les expériences confirment Bohr et les étrangetés paradoxales de la physique quantiques. C’est la praxis du non-sens. « Une particule n’est nulle part avant qu’on la nomme et la mesure ». D’une certaine manière la particule revisite le « je pense donc je suis » cartésien : quand je ne pense pas, je ne suis pas, donc « je suis et je ne suis pas ». Notre monde conscient est unitaire et local, tandis que l’inconscient, comme le monde quantique, est non-local et dual.

« Comprendre est ne pas comprendre », enseigne Lin Ji. La véritable compréhension ne se distingue pas de son contraire. Les physiciens modernes se rangent donc, qu’ils le veuillent ou non, aux expériences du contradictoire, au nihil negativum de Kant, c’est-à-dire à l’impossible contradictoire.

Le contradictoire c’est le feu héraclitéen. C’est le feu du réel, c’est-à-dire le feu de l’inconscient, selon Lacan : « L’inconscient c’est le Réel ». « D’où vient le feu ? Le feu c’est le Réel. Ça met le feu à tout, le Réel. Mais c’est un feu froid (soulignons l’énoncé contradictoire de Lacan « un feu froid »). Le feu qui brûle est un masque, si je puis dire, du Réel. Le Réel est à chercher de l’autre côté, du côté du zéro absolu ». On ne sait pas ce qu’est l’inconscient si on ne brûle pas avec lui. Rappelons Héraclite : « Le feu surgissant sépare et se saisit de tout » (66).

Dans « La Transmission de la Lampe » (ou la transmission du feu) le premier écrit sur le Chan (1004) Bodhidharma, le fondateur historique, est appelé « celui qui contemple le mur » Bi Guan 壁观 [-觀] ou le précipice, c’est-à-dire le vide. Les physiciens appellent justement « mur de Planck » ce qui sépare la physique classique de la physique quantique, autrement dit l’inconscient du conscient, le principe de non-identité du principe d’identité. Ceci rappelle le premier vers duXinxing Ming 心性銘 (De la nature du cœur) le premier écrit sur le Chan du Maître Seng Zan (VIe s.) : « La grande voie est simple il suffit de ne pas choisir », ne pas choisir entre « je suis » et « je ne suis pas » car, selon le réel, « je suis et je ne suis pas », tel le chat de Schrödinger.

Guy Massat et Xiao Xiaoxi


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