Cercle Psychanalytique de Paris

 
Mercredi 21 janvier, 2015
20 Rue Danielle Casanova, Paris, France
Animée par Guy Massat

L’objet petit a

L’objet petit a

 Noeud borromeen

(Certains pourront penser que ce nœud borroméen devrait être plus géométriquement dessiné. Erreur. Le nœud borroméen est si plastique, si en mouvement, que ce sont ses imperfections mêmes, voire ses erreurs, comme on va le voir, qui rendent compte de sa toute puissance et surtout de la toute puissance de son objet petit a, au centre des trois cercles RSI)).

Equivoque : double sens. Unbewust, inconscient « Une bévue » : double vue. Pour avoir une double vue. Les choses sont équivoques. Les mots sont équivoques. L’inconscient est le vide parfait, le vide absolu, c’est-à-dire le réel bifurquant, séparateur, diviseur de l’Imaginaire et du Symbolique. Le vide séparatif précède le sens forcément équivoque de ses bords : la face et le dos, le début et la fin. Regardez une surface de Möbius : Faces plus sommet moins arête. « L’arête » c’est la ligne du vide qui sépare la face et le dos.

Il s’agit dune contre-narration qui transforme la première sans la détruire. Ceci n’est pas ce que vous voyez. Sans elle, c’est le pataquès de la confusion identitaire, nous ne distinguerions plus la comédie de la tragédie, Thalie de Melpomène. C’est que rien n’est jamais comme on le pense unilatéralement. Ainsi, naître, c’est mourir. Mourir, c’est vivre. Nous pouvons dire à la fois que nous vivons et que nous mourons ou que nous sommes à la fois vivant et mort, ou que nous sommes ni vivant ni mort, ou tantôt l’un tantôt l’autre.

Le spermatozoïde que nous fûmes est mort depuis longtemps et pourtant nous sommes vivants. Le fœtus que nous étions a disparu. L’enfant, l’adolescent aussi. Des photos, qui soi-disant témoignent de ce que nous étions, nous pouvons dire qu’il ne s’agit pas de nous. Et c’est vrai, car elles n’ont plus rien à voir avec ce que nous paraissons aujourd’hui. Nos amours mortes pourraient remplir des cimetières entiers et pourtant nos amours sont à chaque fois toujours nouvelles. Ça n’arrête pas de commencer, parce que le commencement n’a pas de commencement, sinon il serait un début.

Qu’est-ce que l’extinction ? C’est l’absence de tout, le « pastout », « un pantes ». L’extinction, c’est donc du feu tout comme le commencement sans commencement. « Le feu », c’est le réel, dit Lacan, comme on l’a vu la dernière fois, ça met le feu à tout le réel, mais c’est un feu froid. Le feu qui brûle n’est qu’un masque du réel. (Le mot feu a donc un double sens). Le réel, l’authentique, est à chercher de l’autre côté, du côté du zéro absolu (Le sinthome p.137). La régression au zéro est certainement une régression. Mais c’est une régression plus fertile et productrice que n’importe quoi. C’est quelque chose comme l’intrépidité créatrice de la foi… de la foi en rien qui est la plus inébranlable des fois. C’est la religion, mais la religion délivrée de tous ses symptômes.

Qu’est que l’objet petit a ? C’est l’apparition de quelque chose qui disparaît. La formule peut s’appliquer à toutes choses. Qui suis-je ? Qui êtes vous ? Qui sont-ils ? Qu’est-ce que la terre ? Qu’est-ce que l’univers ? L’apparition de quelque chose qui disparaît. Mais alors, qu’est-ce que la disparition ? C’est littéralement « l’apparition du dit ». Si tout ne fait qu’apparaître, il ne reste que la parole. La parole reste par delà les choses qui passent.

Calliope. Calliope, la première des muses dans la mythologie, est l’éloquence, c’est-à-dire le style. Le style, si l’on s’en réfère à Lacan, c’est la personne, vous vous souvenez, mais quelle personne ? La personne à laquelle on s’adresse. Car personne est un mot équivoque, pareil à un masque : Le mot désigne à la fois un individu et en même temps aucun. Personne, c’est nul ne sait qui. En fait, personne n’est jamais une seule personne mais au moins trois : réelle, c’est-à-dire nulle, imaginaire, c’est-à-dire physique, et symbolique c’est-à-dire désignée par des mots arbitraires. Et de plus, à se référer à notre nouage triple du Borroméen, avec un objet, le plus étrange des objets de la psychanalytique, « l’objet petit a ». C’est l’objet du vide, objet de l’infini. L’infini est non-né comme l’inconscient et donc en mouvement sans arrêt, sans fond ni fin : infini. Mais s’il est en expansion infinie vers quoi se dirige-t-il ? C’est ce que Lacan appelle « l’objet petit a ». L’inconscient, ou le vide, est heureux dit Lacan, c’est-à-dire, l’infini est heureux. Or, l’étonnant, l’épatant, ce n’est pas qu’il soit heureux, souligne Lacan, c’est que sa béatitude va toujours au-delà de tout, par de là tout, vers le pastout, plus précisément vers « l’objet petit a ».

Mais auparavant, nous devons reprendre deux questions qui ont été posées la dernière fois et qui sont essentielles à notre propos. La première : « A quoi sert de dire qu’une chaise n’est pas une chaise ». Autrement dit, à quoi sert l’équivoque ? A quoi sert l’inconscient ? Vous trouverez sur notre site des réponses aux trente questions que vous avez posées la fois dernière et dont je vous remercie, j’y ai répondu brièvement, à la manière d’Œdipe face au Sphinx.

Si une chaise n’est pas une chaise, comme je peux le dire, si les choses ne sont pas ce qu’elles sont, si les mots ne disent pas ce qu’ils disent, si rien n’est jamais comme on le pense. Alors la mort n’est pas la mort, la peur n’est pas la peur, l’angoisse n’est pas l’angoisse, le manque n’est pas le manque. Et mieux encore, tantôt ils le sont tantôt ils ne le sont pas. Si je me heurte à une chaise, si je lui donne un coup de poing, je ressentirai une douleur. Est-ce que ça serait ça, le Réel ? Non, c’est l’imaginaire qui refoule l’inconscient. La douleur n’est qu’un retour du refoulé. Si on se place dans la dimension de l’inconscient, on traverse la chaise sans ressentir quoique ce soit. En chinois, ça s’appelle « la passe sans porte ». C’est miraculeux. Nous sommes libres, autrement dit, responsables de refouler ou de ne pas refouler l’inconscient. Tantôt le refoulement est salutaire tantôt il est catastrophique et de même pour les autres résistances. Avec l’équivoque, nous sommes donc dans une autre manière de voir, de penser, d’interroger, de comprendre. L’inconscient de Freud et de Lacan est la vérité de la rupture épistémologique avec la culture métaphysique de l’être et de l’ontologie.

Les astrophysiciens, comme vous le savez, ne parlent plus de l’univers mais de « plurivers ». La réduction à l’unique n’étant plus productrice. Il y a que du vide et des mondes de mondes. Autrement dit, un vide séparateur, générateur et donc accoupleur, combinateur de mondes, concept beaucoup plus satisfaisant que l’ontologie imbécile qui veut nous faire croire qu’une chaise et une chaise… L’inconscient, « l’une bévue », comme dit Lacan, la double vue, le double sens, l’équivoque se montrera beaucoup plus fertile, créateur et enrichissant que la stricte ontologie du principe d’identité : A= A, pour la raison qu’elle sait utiliser l’être alors que l’être ne sait pas l’utiliser. J’ai vu à la télé récemment le milliardaire mexicain Carlos Slim, qui est aussi riche que Bil Gates, délivrer son secret. Le secret de tous les secrets des milliardaires. La journaliste lui demande : Carlos Slim, comment vous identifiez-vous ? Réponse : je ne m’identifie pas, je travaille (c’est-à-dire je jouis). Non seulement, un objet n’est pas un objet mais un sujet n’est pas un sujet. Pour devenir milliardaire ou immortel, il suffit de ne pas être, ou être ex-statique (hors de l’être). C’est ce que prétendent aussi les taoïstes.

Une autre question essentielle a été posée par quelqu’un qui a l’expérience de la clinique des hôpitaux. C’est celle-ci : « Vous dites que l’inconscient, le ça et le Réel, c’est la même chose. Mais chez Freud, l’inconscient, c’est la première topique, et le ça ne définit que la deuxième topique. L’une n’est pas l’autre. De plus, le réel de Lacan, c’est encore autre choseCes notions ne sont pas les mêmes ». C’est tout à fait exact si l’on se place au niveau du discours symbolique, au niveau de la langue, au niveau de « lalangue », comme dit Lacan. Là, les mots collent aux choses et les choses sont confondues avec les mots. Quant aux mots, ils diffèrent les uns des autres par leur seule nature identitaire. Toute lettre diffère fondamentalement de toutes les autres. Ainsi le mot inconscient, avec ses onze lettres, n’est pas le mot ça, lequel n’en a que deux, ni le mot réel, qui n’en a que quatre etc.. Mais si l’on se place du côté de « l’une bévue », de l’inconscient, de l’équivoque, le mot inconscient n’est justement pas l’inconscient. Principe de non-identité oblige. Le signifiant est fondamentalement séparé du signifié. Il est séparé du signifié par une barre S/s a montré Saussure. Les mots ne disent ce qu’ils disent, que par une interprétation arbitraire de la parole. Ce qui fait qu’à partir du vide ou de la barre sur l’algorithme de Saussure, on peut soutenir que le signifiant peut représenter n’importe quel signifié. Ainsi, le mot inconscient peut-il signifier le ça et le ça le réel etc… Qu’est-ce que l’inconscient, demanda le directeur de l’Université de Baltimore à Lacan, en visite aux USA. L’inconscient, répondit Lacan, « c’est l’aube sur Baltimore ». L’universitaire américain n’a toujours pas compris, mais il ne cesse de raconter l’affaire à des étudiants qui ne la comprennent toujours pas mais qui la transmettent et je vous la rapporte pour que vous la répétiez. C’est ça, la topologie lacanienne. La topologie lacanienne est ce qu’il y a de plus important pour comprendre la psychanalyse. C’est la topologie du vide ou du langage inconscient, du double sens. En le refoulant, nous ne pourrons lire Freud et Lacan qu’avec le principe d’identité qui détermine la langue et l’on réduira la psychanalyse à une psychologie inutile.

 

La topologie lacanienne

La physique moderne a montré que le vide était une poussée (Heinrich Casimir). Cette poussée, on peut se la représenter comme une droite, une droite immatérielle sans début ni fin. Une droite qui n’a ni début ni fin est un cercle, un cercle insubstantiel, inconcevable et vide, le zéro parfait qui précède ses bords. Ses bords s’opposent et se combinent comme imaginaires et symboliques. « La pulsion est une topologie de bords » explique Lacan dans « les Quatre concepts ». C’est pourquoi, conclut-il, les orifices sont privilégiés, ou encore « la zone érogène est un bord fermé » (E.47). Donc, dans la topologie lacanienne, le rond est le vide parfait, la poussée originaire. La topologie qui prétend que le rond vient de l’aplatissement de la sphère n’est pas la topologie lacanienne. C’est la topologie de l’ontologie qui ne marche pas, ne soigne pas, ne guérit pas. En tout cas, toute topologie est faite de ronds qui se croisent eux-mêmes ou entre eux et dont les croisements peuvent se traverser et donc s’inverser sans se couper. Comme dit Lacan : « Les nœuds, ça tient bon ». Surtout le nœud trivial, le vide, le zéro, l’inconscient qui est de l’ordre du non-né (« Les Quatre concepts »). On dit que ce sont les Bouddhistes qui ont inventé le zéro pour représenter le « nirvana », le bonheur suprême. En Chine, le moine zen Shitao, appelle son traité de peinture : « L’unique trait de pinceau », c’est-à-dire la « poussée du vide », l’unique trait immatériel de la poussée du vide ». Regardons ce qui se passe en analysant le premier nœud, appelé le nœud premier, qui est le croisement sur lui-même du nœud trivial. Il est formé par trois croisements et quatre trous. A partir de lui, on pourra formé le nœud à trois ronds du Borroméen. Appelé ainsi parce que les comtes de Borromée au 16ème siècle en ont fait le blason de leur famille. Mais ce nœud existait bien avant eux. On le trouve chez les Celtes, les Vikings, les japonais, les Chinois, les Africains depuis des temps immémoriaux :

Noeud premier

Qu’est-ce qu’un nœud trivial, c’est-à-dire un rond, autrement dit un coracle, tel le bateau de Noé dans la Genèse ou celui de l’épopée de Gilgamesh d’avant la Bible. Bateau, coracle, rond, qui permet d’échapper aux déluges des retours du refoulé. C’est cette même épopée que nous apporte l’étude de la topologie lacanienne à partir du nœud trivial. Le mot « coracle » est très intéressant, car si l’on sépare le C, on obtient « oracle », c’est l’oracle… (oracle du latin « orare », parler). On peut faire aussi parler le mot « parole » en « pas », c’est-à-dire mouvement, et de roue (role), ou rond. La topologie lacanienne est la topologie du rond, autrement dit de la parole.

Pour le nœud triple du Borroméen la même plasticité est de mise. Les dessus-dessous peuvent se traverser et donc s’inverser sans se couper. Nous sommes ici dans la topologie du langage inconscient c’est-à-dire de l’équivoque de « l’une bévue », du double sens, de la double vue. Voici ce que nous pouvons constater sur le nœud triple du borroméen :

Noeud Psychose

La traversée du borroméen, dessin à droite, fait que le rond de l’imaginaire et le rond du réel sont noués ensemble et que le rond du symbolique devient inaccessible. C’est la définition de la psychose. Le psychotique n’accède pas au symbolique.

 Noeud Névrose

Si l’on opère la même traversée sur le point N, nous voyons alors que le rond de l’imaginaire et le rond du symbolique sont noués ensemble, alors que le rond du Réel est rejeté. C’est la définition de la névrose. Le Réel, l’inconscient est refoulé. Enfin, si l’on fait traverser le point P, dessus par dessous, nous verrons que le symbolique devient noué au réel, l’inconscient, et que, par contre, le rond de l’imaginaire est rejeté. C’est la définition de la perversion. Le pervers n’est freiné par aucune image.

 Noeud Perversion

Ainsi « Psychose, névrose et perversion », ces trois nominations sont toujours présentes en chacun de nous. Elles sont plastiques et peuvent s’inverser l’une en l’autre. Si l’on sait en jouer, elles deviennent créatrices mais nous ne sommes plus manipuler par elles, ou fixer sur l’une ou l’autre. Que disent les trois ronds du Borroméen ? Ils disent : Servons tous trois d’exemple aux plurivers montrant les pires et les plus belles Iliade et Odyssées.

Qu’est-ce qu’un tableau, demande Lacan, dans « Les Quatre Concepts ». « Je ne sais si vous voyez le tableau noir, poursuit-il… L’objet petit a dans le champ du visible, c’est le regard » ((p.97). Le regard, ça ne se voit pas, on ne voit jamais en toute rigueur qu’un globe oculaire. Et pourtant, le regard, ça parle (voix) et c’est ce qu’il y a de plus beau. C’est aussi ce qui nous touche (comme le sein nourricier), ce qui peut nous rejeter (comme des fèces) et qui se réduit à rien. comme dit Eluard « Vue donne vie ».

Les Ménines de Vélasquez, Marcel Duchamp, Jef Koons et Yug Tassam avec les tableaux qui sont au mur, nous parlent de l’objet petit a. Dans « Les Ménines » de Vélasquez, on voit le peintre qui regarde le spectateur. C’est lui, le spectateur qui est, par le regard du peintre, le centre du tableau. Le spectateur est à la place du roi. Comment sait-on que c’est la place royale ? Par le miroir au fond du tableau où l’on voit se refléter le roi d’Espagne, Philippe IV et son épouse Marie-Anne.

Marcel Duchamp a montré, avec ses rady made par lesquels il qualifie d’œuvre d’art n’importe quel objet placé hors de son champ fonctionnel, que c’était le spectateur qui faisait le tableau. Puis Jef Koons, ancien trader, démontre que c’est l’acheteur qui devenait artiste et créateur en payant très cher un objet banal. La valeur marchande transfigurait en œuvre d’art. Enfin, les œuvres de Yug Tassam montrent que l’art est avant toute chose équivoque et double sens. En tout cas, le grand art, est l’objet petit a dans le champ du visible.

 

Mais pour cela, il faut comprendre le feu héraclitéen. Vous vous souvenez de ce que dit Lacan dans le « Sinthome » : « le Réel, c’est du feu. Ça met le feu partout le Réel, mais c’est un feu froid. Le feu qui brûle est un masque, un substitut, si je puis dire du Réel. Le Réel est à chercher du côté du zéro absolu ». Ce que l’on comprend mieux en regardant le Borroméen. En effet, il y a le feu du Réel, l’inconscient, (R), le feu de l’Imaginaire (I), le feu de la flamme de la bougie qui n’est jamais la même « un masque du Réel », comme dit Lacan, et le feu de l’esprit (S), du Saint esprit ou du symptôme, le feu du Symbolique. On ne voit que du feu.

Nonobstant, tout le monde aime le feu, mais pas trop. Si votre maison était en flamme, quel objet emporteriez-vous ? Je vous laisse réfléchir avant de vous donner la réponse du poète, Jean Cocteau, qui n’était pas n’importe qui, et qui répondit « j’emporterais le feu », c’est-à-dire son objet petit a.

Sans avoir l’habitude de tout néantiser borroméennement, on ne pourra pas se servir vraiment de l’objet petit a. On le défaussera en « objet petit a du capitaliste » c’est-à-dire la « lathouse », selon le mot de Lacan.

La question de l’être est tombée dans l’oubli. Etre semble si évident qu’il semble impossible de le mettre en question. Je suis. Je suis normal, je suis fou, je suis seul, je suis abandonné, je suis ignorant, je suis inapte, je suis incapable, je suis violent, je suis faible, je suis malade, je suis laid, je suis pauvre etc… Je suis conscient d’avoir conscience d’être conscient de moi-même. Je suis idiot, je suis mortel.

Arrangerions-nous nos affaires si nous faisions l’économie de l’être ?

Il y a cinq résistances à l’inconscient nous dit Freud : Le refoulement, le transfert, la répétition, la culpabilité et le bénéfice secondaire de la maladie. Je vous propose d’examiner ces notions sous l’angle de l’être mais comme si l’être était une maladie et l’inconscient, la santé, la grande santé, la liberté, la vraie justice, le plaisir, la vérité etc… J’en passe et des meilleures.

Conscient de lui-même, l’être refoule l’inconscient. Voilà la première résistance. On ne veut pas le laisser parler. Sans identité, l’inconscient est illégal. Le transfert, qu’est-ce que je transfère ? Le transfert pour être une résistance à l’inconscient ? Il transfère l’être, il le voit partout. Il le met partout. La répétition ? Qu’est-ce qui se répète comme le rocher de Sisyphe en enfer ? C’est l’être. De quoi l’être a-t-il peur ? D’être coupable. Il se dit innocent mais il se sait coupable, sécable, morcelable, divisible, pulvérisable jusqu’à sa disparition complète. Il sait qu’il est mortel, donc il est coupable. Il a peur. Les bénéfices de la maladie de l’être s’avèrent donc vraiment petits. Ce sont des bénéfices d’ouvrier, pas des gros bénéfices de patron comme il se croyait l’être dans sa mauvaise foi.

Le a de l’objet petit a, écrit en grec, α, est une torsion, une bifurcation. Si on le ferme, ça donne un huit qui est la torsion du cercle. Lequel est lui-même une torsion. On l’appellle nœud trivial. Trois voies : un départ, un milieu, une fin qui se confondent parce qu’ils sont noués ensemble. Bref, si l’on ne sait pas que « l’une bévue », l’Unbewust, est une double vue, un double sens, c’est- à-dire zéro, on aura du mal à utiliser la topologie lacanienne et l’objet a qui est la psychanalyse elle-même. Le dire, le dit, la parole seule permet d’entrer en contact avec l’esprit d’un mort, avec l’impossible.

Psychologie étymologiquement en grec signifie « science de l’apparition des esprits ». Pour mieux comprendre, on peut regarder notre Borroméen. Le Réel, c’est l’âme (psyché, le souffle vital), l’imaginaire, c’est le corps, (c’est ce qu’on voit) et le symbolique, c’est la langue, la décision du sens. (Dans la mythologie, l’esprit, est représenté par Nyx, la nuit et son frère jumeau Erèbe, les ténèbres. Quand l’esprit est double, il produit l’air et la lumière, c’est-à-dire la vie. Mais quand Nyx est seule, quand l’esprit se croit supérieur à tout, il ne produit que des calamités. C’est la double vue, le double sens, le zéro qui est la parole véritable.

(suite conférence 21 janvier 2015)

Qu’est-ce que la topologie Lacanienne. C’est la parole (logos, mais la parole double) qui crée les lieux (topos). L’adverbe  « Là » en français désigne le lieu. Un adverbe a pour fonction de modifier le sens. Donc, littéralement, il s’agit de la parole, non de là, mais de « l’a », de l’objet petit a qui oriente le sens du Réel, de l’Imaginaire et du Symbolique, du désir, du besoin et de la demande, c’est-à-dire de l’âme, du corps et de l’esprit. La topologie de l’objet a à écrire en grec, α, a pour fonction d’indiquer la torsion ou le double sens. Unbewust, une bévue, une double vue, un double sens ou « objet petit a » c’est pareil. C’est là, toute la psychanalyse, le secret des mots qui parlent.

A quoi sert l’objet petit a ? A se délivrer de l’emprise des langues des mots et des lettres et à mieux les utiliser. Voici une vignette illustrant la fonction de l’objet petit a. Une dame très jolie, cultivée, au langage soigné est appelé par quelqu’un de son travail qui lui dit ceci : «L’année dernière vous avez dit lors d’une réunion pour le pot de départ d’un employé que «vous aimeriez que je mette ma queue dans votre vagin ». Choquée la dame lui dit qu’elle ne se souvient pas et que de toute façon, ce n’est pas sa manière de s’exprimer. Le type insiste pourtant et demande si elle est toujours d’accord pour qu’il y ait une rencontre. Ce à quoi la dame s’oppose bien sûr. Elle réfléchit à ce qu’elle aurait pu bien dire lors des circonstances évoquées par son interlocuteur.. Elle ne trouve rien de sexuel mais elle se souvient de la conversation qu’elle avait tenue et que le type en question aurait pu entendre. Il n’était pas un malentendant. Or, elle avait dit, se souvient-elle, « J’aimerais que le G2O  soit au mois de mai ». Le type manipulé par son objet a, cause de son désir, à son insu, a entendu les sons qui correspondaient précisément à son envie : « J’aimerais que (la queue) moi de mai (mets moi) dans le G20, (vagin) ». Voilà pourquoi, il importe de se libérer des sons et des lettres, faute de quoi la psychanalyse serait une «Dangerous method » comme le montre Cronenberg dans son film sur Jung et Freud. Quand Freud dit à Jung lors de leur voyage aux USA : « Ils ne savent pas que nous leur apportons la peste ». Cela ne veut pas dire que la psychanalyse soit une horrible maladie comme la peste. c’est que, dans l’historie du complexe d’Oedipe (dont Freud est l’inventeur), le retour du refoulé, c’est la peste. Cela signifie donc : ils ne savent pas que nous leur apportons le retour du refoulé. Si vous rencontrez le cinéaste Cronenberg, ne manquez pas de lui expliquer ça avant qu’il ne s’enlise plus avant dans des contresens qui gâchent son talent.

On entend, on comprend qu’à partir de l’objet a.

Les cinq éclats de l’objet petit a sont « la voix, le regard, le sein, les fèces, le rien » et tout ce qui dédouble. Citons quelques lignes de Lacan dans les Ecrits p.817 : « Observons que ce trait de la coupure n’est pas moins évidemment prévalent dans l’objet que décrit la théorie analytique : mamelon, cybale, phallus (objet imaginaire), flot urinaire. (Liste impensable si l’on y ajoute avec nous, le phonème, le regard, la voix, le rien). Le trait, partiel à juste titre souligné dans les objets, ne s’applique pas à ce qu’il soit partie d’un objet total qui serait le corps, mais à ce qu’ils ne représentent que partiellement la fonction qui les produit. Autrement dit « le trou précède ses bords ».

Un bébé entend beaucoup de sons qu’un adulte, environ le triple des sons d‘un adulte. Déjà dans le ventre de sa mère, le bébé entend  la voix de sa mère mais avec un écho. Il entend de manière double, comme l’objet a. Quand il regarde, il voit double. C’est pourquoi les bébés montrent une très grande facilité pour apprendre les langues et qu’il faut leur faire des grimaces pour qu’ils vous remarquent.

L’objet petit a, c’est par métaphore, la langue bifide du serpent qui lui permet de percevoir les odeurs à gauche ou à droite. Comme disait Héraclite « si tout devenait fumée, ce sont les narines qui discerneraient » (tel la langue bifide du serpent). Bifide, en chimie ça évoque le Bifidus, cette molécule qui protège des maladies et que vous connaissez grâce aux yaourts… enfin ça, c’est l’objet petit a, mis au niveau des caniches, pour ne pas dire la « lathouse » néologisme par lequel Lacan désigne le faux objet petit a, produit par le capitalisme. C’est-à-dire, l’objet petit a, réduit à l’imaginaire, à du corps, à ce qui se voit. Lorsque l’objet petit a est réduit au symbolique, c’est-à-dire à l’esprit, c’est le doute. Descartes en est la pensée la plus représentative. Lorsqu’on réduit l’objet petit a au réel, à l’âme, c’est le désir. D’où dans notre Borroméen : l’âme, le corps et l’esprit. Mais toute réduction statique à l’un des trois génèrent confrontation et violence.

L’objet petit a oriente notre perception, ou notre aperception, pour parler comme les philosophes, notre aperception du réel, de l’imaginaire et du symbolique, ou pour être plus pratique, encore une fois, de l’âme, le corps et l’esprit. Ce qui permet de ne pas s’embrouiller avec les religions. C’est Saint Paul qui dit l’âme et l’esprit, c’est pareil. On en est toujours là dans la confusion des mots. Même depuis Freud qui fut bien obligé de traduire psyché, souffle vital, par Inconscient, puisque l’ âme était soumise à l’esprit. Pour la philosophie aussi, l’âme c’est l’esprit ou doit se soumettre à l’esprit, à la raison. Mais avec notre objet petit a, l’Unbewust et le Borroméen, nous pourrons faire le point sur leur fonctionnement. Si l’âme c’est l’esprit, l’esprit c’est l’âme et ce n’est pas pareil. C’est pourquoi tantôt les religions sont totalitaristes et violentes (guerres de religions) et tantôt elles retrouvent leur âme, le Réel. Tantôt la philosophie, la raison, est totalitaire et refoule l’âme et c’est ce que Freud appelle « Malaise dans la culture », et tantôt elle retrouve son âme comme chez maintes philosophes. Enfin pas autant que ça. Ils se comptent comme les grandes religions, sur les doigts de la main. Voilà ce que permet notre Borroméen avec l’objet petit a, le double sens.

On est double en soi. L’objet petit a évite le déterminisme absolu où chaque sujet est toujours ce qu’il est, le cordonnier sera toujours cordonnier, comme dit Platon, où on reste toujours dans la même classe sociale que ses parents. L’objet petit a évite en même temps les perversions de la liberté où on se croit soi-même tel qu’on se veut par un mélange de raison confondu avec une âme diabolique. On peut aussi trahir sa classe soit en montant, soit en descendant comme ses fils de bourgeois qui dilapident leurs héritages matériels ou culturels ou comme ces gens qui arrivent au sommet de la réussite en étant partis de rien. « Ce que tes aïeux t’ont laissé en héritage, si tu veux le posséder, gagne-le », dit Freud dans son dernier ouvrage. C’est justement ce que va permettre l’objet petit a et tout spécialement en ce qui concerne la psychanalyse.

Alors que la « lathouse » est en fait une « moins value », l’objet petit a est une plus value.

« Les menus objets petit a que vous allez rencontrer en sortant, là sur le pavé à tous les coins de rue, derrière toutes les vitrines, dans ce foisonnement de ces objets faits pour causer votre désir, pour autant que c’est la science maintenant qui le gouverne, pensez-les comme lathouses. »(« L’Envers de la psychanalyse », leçon du 20 mai). La plus value de l’objet transfigure le banal, émerveille l’existence. Il permet de transformer la perte en gain, le mal en bien, l’échec en réussite etc..

L’objet « a » a pour support le nombre d’or, explique Lacan. L’objet a est identifié au nombre d’or parce que celui-ci renvoie à l’incommensurable, l’expression chiffrée de l’infinie (Séminaire XIV). C’est ce que nos sens trouvent beau. Toute la statuaire grecque est basée sur ce nombre, de même que le corps humain. C’est la Racine carrée de 5 sur 2 c’est-à-dire 1,618. Ce rapport irrationnel peut être figuré par l’étoile à cinq branches, symbole de la santé chez les Grecs. Ils y voyaient l’harmonie , le corps parfait d’Aphrodite, déesse de la beauté et de l’amour.

En traduisant Unbewust par « une bévue, une double vue, un double sens » Lacan a montré que les mots sont composés de sons qui, orientés à notre insu par l’objet petit a, expriment autre chose que ce qu’ils disent.

Conclusion

Avec l’objet petit a, « le plus de jouir », la psychanalyse s’avère l’art des transmutations du Réel, de l’imaginaire et du Symbolique autrement dit de l’âme, du corps et de l’esprit. En chinois ancien, on dirait : c’est le wu xing du I king.


Commentaires

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  1. Monier Alain
    Bonjour, De mieux en mieux. Démonstration efficace à la compréhension. Du temps où je m'informais auprès de M.Massat, cette approche ne me paraissait pas encore discernable malgré...

    Bonjour,
    De mieux en mieux. Démonstration efficace à la compréhension. Du temps où je m’informais auprès de M.Massat, cette approche ne me paraissait pas encore discernable malgré son talent de transmetteur toujours disponible. Je suis satisfait de constater qu’il est toujours possible de mieux affûter le langage. Pour autant il est judicieux de percevoir que le « double sens » nous déporte toujours vers un ailleurs qui ne s’assigne réellement que dans le vide. Evacuons notre trop plein, et cela n’est-il pas plus difficile encore pour ceux qui se sont adressés au savoir pour y trouver un sens là où le non-sens est le maître. Cordialement. Alain Monier